Les mères de l’exil s’affichent en reines de France à la Basilique de Saint-Denis

L’artiste Arilès de Tizi investit la crypte de la Basilique de Saint-Denis, là où sont enterrés les rois et reines de France. Avec le projet « Mater », il fait entrer les femmes de l’immigration dans la nécropole royale, brouillant les frontières entre profane et sacré.

Les portraits de mères de famille immigrées exposés aux côtés des reines de France

Les portraits de mères de famille immigrées exposés aux côtés des reines de France

Des reines profanes exposées comme des figures sacrées. C’est l’exposition « Mater – Reines de France », conçue par le peintre et photographe Arilès de Tizi. Depuis le 17 mars, et jusqu’au 30 juin, l’artiste expose les femmes de l’exil dans la crypte de la Basilique de Saint-Denis (93), là où sont enterrés les rois et reines de France, de Dagobert à Louis XVI. Il y présente six grands portraits photographiques de mères, somptueusement drapées de blanc. Ces photos de madones, illuminées par une lumière qui leur donne un relief quasi surnaturel, prennent place dans des coffrages majestueux, marqués d’extrait du Stabat mater. Les tissus blancs qui les enserrent font écho aux plis des gisants sculptés par les artistes médiévaux, près desquels elles voisinent. L’artiste a souhaité les présenter à la verticale, pour souligner que ces femmes, issues de milieux populaires, ont affronté les épreuves de l’exil avec force et dignité. Ce qui fait d’elles des « stabat mater », dont la traduction du latin est précisément « la mère se tenait debout ».

Des figures inspirées par le Caravage

L’exposition se prolonge dans la halle du marché de Saint-Denis, où sont présentés douze portraits de femmes de 2,50 m sur 2,50m, suspendus dans l’allée centrale. Peintes sur un fond doré à la feuille, ces mères de l’exil rappellent les icônes et les images pieuses des églises. Présentées dans leurs vêtements traditionnels aux riches étoffes, elles font écho au thème universel de la mater dolorosa. Pas de larmes ni de cris, mais des femmes en dévotion ou en majesté, loin de toute représentation exotique ou folklorique. C’est en peignant le portrait de sa grand-mère, venue rejoindre son grand-père dans les années 1950, pour élever ses enfants à Roubaix, au cœur du pays minier, qu’Arilès de Tizi a eu l’idée de peindre les mères de l’immigration. Le portrait de cette femme très âgée, drapée de blanc, au cadre doré baroque, évoque immanquablement les images pieuses peintes par le Caravage. Passé très jeune par la publicité, Arilès de Tizi a finalement choisi la voie plus exigeante de l’art. Peintre, photographe et sculpteur autodidacte, il mêle, dans l’expo Mater, les influences de la renaissance et du baroque avec celles, plus brutes, du street art et de l’art mural.

Faire entrer les mères de l’exil au cœur de l’histoire de France

C’est au lendemain des attentats de novembre 2015 que cet artiste de 37 ans a eu l’idée de ce « projet un peu fou . Des terroristes se sont réfugiés dans un immeuble de Saint-Denis et les images de la ville, avec la basilique, tournaient en boucle sur toutes les télés. « J’ai pensé que cette image de ma grand-mère que j’avais peinte, cette image de madone, avait toute sa place ici, à la basilique, pour créer du lien et inscrire ces femmes dans l’histoire de France », explique ce jeune homme aux longs cheveux et à la barbe christiques. Pour peindre ces madones de l’exil et photographier ses gisantes, il a sollicité les mères de certains de ses amis ainsi que des femmes rencontrées au marché. « Beaucoup ont refusé, elles ne comprenaient pas qu’on s’intéresse à elles », raconte cet artiste de 37 ans. Les femmes qu’il a peintes et photographiées ignoraient d’ailleurs, pour la plupart, l’existence de la nécropole royale dans la basilique. « Quand je leur ai expliqué, elles ne m’ont pas cru : ils n’allaient quand même mettre les rois et les reines de France à Saint-Denis, là où il y a tous les Noirs et les Arabes », s’amuse-t-il rétrospectivement.

Un pari osé

Le pari est osé et ne fait d’ailleurs pas que des heureux, comme en témoigne le livre d’Or de l’exposition. « Ces femmes n’ont rien à faire là », « vous profanez ce lieu », sont quelques-unes des phrases qu’ont laissées des esprits chagrins, visiblement choqués qu’on puisse établir un parallèle entre ces femmes d’immigration et les figures de la royauté. C’est pourtant le mérite du travail d’Arilès de Tizi de rendre palpables les liens entre ces mater dolorosa de l’immigration et les reines de France, mariées elles aussi dès leur plus jeune âge et qui ont souvent expérimenté l’exil, comme leurs lointaines consœurs africaines ou maghrébines. La crypte fournir un écrin exceptionnel à cette exposition, montée avec l’aval du Centre des monuments nationaux.

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Faire dialoguer le sacré et le profane

En investissant la nécropole royale et le marché, deux hauts lieux de la ville de Saint-Denis dont les populations ne se croisent que rarement, Arilès de Tizi fait dialoguer le sacré de la crypte et le profane du marché. Désacraliser la flamboyante basilique, réputée dès le XIIIe siècle pour ses magnifiques vitraux et son exceptionnelle luminosité, pour ses  pour sacraliser ces femmes issues de milieux populaires, permet à l’artiste d’ouvrir la voie à une communauté de destins et à une histoire partagée. Qui passe par la géographie des lieux investis. Avant cette exposition qui brouille les frontières entre sacré et profanes, les femmes peintes et photographiées par Arilès de Tizi n’avaient jamais osé entrer dans la basilique. « Je pensais que ce n’était pas un endroit pour nous, que je n’avais pas le droit d’y rentrer », raconte Yamina, qui est passée pourtant des centaines de fois à côté de cette somptueuse cathédrale gothique. Elle l’a visitée depuis et en apprécie la beauté et l’atmosphère de calme et de sérénité qui y règne.

Le Stabat mater de Rossini

L’exposition qui se tient jusqu’au 30 juin à Saint-Denis est la première étape d’un projet qui se prolongera à Harlem, où Arilés de Tizi peindra des femmes de ce haut-lieu de la culture afro-américaine. Clin d’œil aux stabat mater de l’artiste, l’œuvre éponyme de Rossini sera donnée le 13 juin prochain dans la basilique par l’Orchestre de chambre de Paris. Des femmes de Saint-Denis participant à l’exposition seront accueillies à ce concert du Festival de Saint-Denis.

Véronique Valentino le 26 mai 2017

http://www.saint-denis-basilique.fr/Actualites/MATER-Reines-de-France-d-Ariles-de-Tizi