"Tu m'appartiens" de Mary Gelman, une série sur la violence faite aux femmes en Russie

En Russie, les femmes se battent contre la violence physique et psychologique exercée contre elles, que la société et le pouvoir font plus qu'excuser. Mary Gelman en a tiré une série de portraits posés intitulée "You Are Mine" qui critique aussi ouvertement que finement un pays qui vient de décriminaliser la violence domestique. 

Mary Gelman

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Des relations qui commencent dans le respect de chacun s'étiolent et finissent souvent par apporter la violence par trop de volonté de contrôle et le manque de respect de l'autre ; que cela arrive du côté masculin ou féminin du couple. Mais dans ce pays qui prône ouvertement des valeurs machistes, le nombre de femmes violentées est bien supérieur à celui des hommes battus. "You Are Mine" (Tu m'appartiens)  tire le portrait de femmes rescapées du cycle infernal de la violence domestique physique ou psychologique.

Mary Gelman

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You Are Mine raconte l'histoire de celles qui se sont faites piéger dans une relation où l'autre a pris le pouvoir et le contrôle sur elles - et s'en sont sorties. Il leur a d'abord fallu identifier la violence et trouver comment y résister, autant au niveau personnel que légal. Cette violence n'est pas seulement celle des coups de poing dans le visage, mais aussi quand l'autre vous ignore, tente de contrôler vos faits et gestes et se moque de vos aspirations. La série s'attarde sur le fait que la principale source de violence est une mauvaise répartition du pouvoir dans le couple, et pas lié à une orientation sexuelle précise, ni même à l'âge ou à l'éducation. La Russie a un haut niveau de violence contre les femmes. Selon les statistiques du ministère de l'Intérieur russe,  91% des victimes de violence domestique là-bas étaient des femmes, en 2013. Des femmes qui ont été blessées physiquement huit fois plus que les hommes. Le problème étant que le gouvernement ne voit pas cela de cet œil et le nombre de lois les protégeant diminue chaque année.

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Il est évident que les histoires de violence de couple suivent un schéma. Au départ, la relation se développe avec romantisme. Puis, au fil du temps, l'homme commence à contrôler sa compagne, en masquant ses buts sous des discours du genre: "Je m'intéresse à toi" ou "Je t'aime et veux savoir tout de toi". A Chaque étape, la femme est prise dans un discours qui brouille violence et amour et se manifeste par le contrôle et les punitions, sous couvert d'apporter le meilleur au couple. Une telle pression psychologique se propage jusqu'à ce qu'advienne l'explosion et les violences sexuelles.

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A ce moment, l'agresseur essaye de se justifier en rejetant la faute sur l'autre en ces termes :  “Tu m'as regardé de travers” ou “J'en ai marre de toi” et autres mots doux. La femme se dit alors que son partenaire va évoluer ou qu'elle n'était pas assez compréhensive. Mais le plus fort est qu'elle se sente alors coupable. Après cela suit une période de lune de miel qui va aller, comme d'habitude, s'envenimant pour reprendre le même cycle.

Il existe en Russie des idées reçues sur les femmes comme quoi les battre sert à leur prouver son amour et que - de toute façon - elles sont responsables de la violence à leur encontre. Ainsi quand des nouvelles sur les femmes battues circulent, ce sont elles qui sont à blâmer. Il en va ainsi de la majeure partie des histoires dont je témoigne avec la série et cela amène même des réflexions du style : " Mais à quoi d'autre pouvait-elle s'attendre ?" ou bien "Elle a vraiment l'air moche" - j'ai même reçu des messages de menace.… De telles pratiques tendent à les stigmatiser et ainsi, elles choisiront plutôt de cacher leurs peines et leurs traumas.

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 Au temps de Poutine, les députés de Douma [parlement russe] affirment que les violences domestiques sont inadmissibles, tout en votant des lois qui disent l'inverse. Ainsi, dorénavant, en cas de violence domestique, la police ne sera pas obligée d'enquêter et ce sera à la plaignante de faire la preuve de ses dires en Cour.  En clair, comme ces délits ne sont punis que par des amendes, cela va entraîner une nouvelle montée de la violence faite aux femmes car ce qui n'est pas sanctionné par une peine de prison n'est pas considéré comme un "vrai délit". Quand les médias s'en sont fait l'écho des organisations féministes ont monté des manifestations à Moscou, Saint Petersbourg et dans d'autres villes. Mais celles-ci n'ont été que très peu suivies. Le thème de la violence domestique n'est pas pris au sérieux ici, caché qu'il est derrière des montagnes de stéréotypes.

L'inspiration derrière You Are Mine vient du fait que les choses vont de plus en plus mal pour les femmes, d'année en année : la politique nataliste est partout, pendant que le système politique renforce le patriarcat. Les violences domestiques augmentent ainsi et je pense que c'est un problème social majeur. Pour avoir vécu de telles violences dans ma vie, je sais que c'est assez commun et que la plupart des femmes pourraient se reconnaître en partie dans ma série.

Mary Gelman

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Avant You Are Mine, aucun autre projet de ce type n'avait vu le jour en Russie. Tous consistaient à montrer des plaies et des bosses sur des corps souvent sans visage, car les femmes avaient honte de ce qui leur était arrivé et refusaient de témoigner, tant elles avaient peur d'admettre ce qui leur était arrivé en public (souvent parce qu'elles ne l'admettaient pas elles-mêmes.) Alors, quand j'ai commencé mon reportage, j'ai cru ne pouvoir trouver que deux ou trois femmes prêtes à témoigner, mais en fait, j'en ai trouvé beaucoup. Et qui avaient beaucoup à raconter…

Les portraits de You Are Mine sont tous stylisés avec des sujets assis à une table, les bras croisés, avec une lumière derrière elle et et regardant hors champs. Cela pour symboliser que leur partenaire n'a pas été puni de la bonne manière, qu'on les a laissé seules avec leurs traumas et qu'elles vivent avec.  De la sorte, elles sont comme à la Cour à juger ce qui leur est arrivé - et cela surligne que ceci pourrait aussi arriver à chacune d'entre nous …

You Are Mine — Powerful Portraits of Russian Women Victims of Intimate Partner Violence de Mary Gelman ( textes et photos)