Marie Debray enclenche sur Tchikita de Jul

Comme Florence Foresti, j’ai remarqué cette catégorie de femmes qui se faisaient offrir des diamants, des voitures, des dentelles. Elles, elles ont quoi ? Avec l’apparence, elles intriguent, elles pêchent et chassent.

Sans entrer dans les détails, j’évoluais dans un monde parallèle : moi comme Flo, j’avais les mains dans le cambouis que j’essuyais sur mes jean, rentrait tard le soir comme un bonhomme, et je discutais avec eux… comme s’ils étaient mes potos, les garçons. Comme si nous étions égaux, en première ligne dans les combats de la vie. Puis, j’ai découvert le concept de la michetonneuse, que les relations se géraient en stratégie de guerre alors que… Comment te dire ?

Et il y a Tchikita de Jul qui prend à rebrousse-poil le mode d’emploi matraqué toute la journée : « Disparais pour créer le manque, fais la fille qui s’en fout, n’expose pas tes émotions, demande de l’argent sans le demander, pécho le compte en banque », et le quotidien des gars de la rue castrés par leurs poches vides : l’homme est jaugé sur ses liasses de billets. Ici, en modernité, l’authenticité est l’ennemi numéro un. Alors oui, moi clocharde pour mes entièretés, j’écoute Tchikita de Jul qui inverse le discours des relations amoureuses manipulées sur l’argent. Ici-bas, avoir des sentiments ça fait con, ça fait pas homme. L’amour, faut toujours que ce soit triste alors qu’on l’a géré comme les managers ne savent pas gérer les entreprises. L’amour sans amour, la lumière sans sacré, la dissonance en écho.

La ritournelle désormais bien connue du gars sur des paroles qui encensent une relation amoureuse nourrie de simplicité. Dépouillée des jeux de haute-voltige pour se mettre nus sans se mettre à nu, à contre-courant de la michetonneuse à la Booba : « Pas besoin d'aller la chercher en Lambo », saboter l’injonction de la vampirisation devenue la valeur ultime : « Elle j'la suis elle m'fuit pas. » Ne plus aduler la salope séductrice mich’ après laquelle tant se prosternent : « Gentille et simple. » Aimer les gentils contre le cynisme généralisé dont ils sont fiers. Le coeur avant l’apparence : « Elle me trouve beau même quand j'le suis pas. » Le sentiment patine l’autre de beauté, l’observateur crée la réalité et l’abaissement de la garde permet de tisser l’échange à l’autre.

Jul rend hommage à cette Nikita qui, d’ailleurs, est un prénom de garçon, joli tour de passe-passe pour gagner l’indépendance de l’amour. « Je m’en fous d’être validé. » Sa liberté dansante sur les braises de ce qu’ils ont calciné avec trahison et notre déception. Mais il reste Nikita qui peint ses ongles pour l’homme qu’elle aime en simplicité.

Alors oui, « je suis pas fou » comme il le chante, cœur écorché et ouvert. Je le remercie pour sa Nikita et sa liberté dans ce monde de fous.

Marie Debray
Photo François Damville


Écrivaine, Marie Debray anime des ateliers d’écriture auprès de publics divers : retraités, patients en hôpital psychiatrique, détenus, ex-détenus, amateurs de poésie, surdoués, passionnés d’écriture… Auteur du fracassant "Ma chatte, lettre à Booba" (2015), elle nous semble la personne qui parle le mieux - et de là où on l'attend le moins, du point de vue féminin - du rap français d'aujourd'hui, musique absolument essentielle à nos yeux pour comprendre et sentir émotionnellement dans quel monde on vit vraiment aujourd'hui (et qu'à titre personnel, j'écoute le plus, et attentivement. CP) Vous pouvez retrouver ses textes sur son blog : Antipodienne