Des arbres à abattre (encore et toujours) ou Thomas Bernhard relu par Krystian Lupa

Là où Thomas Bernhard s'attaquait impitoyablement, dans le texte original, à la bourgeoisie et au milieu artistique viennois des années 80, Krystian Lupa déterritorialise le propos et remet le narrateur sur le devant de la scène pour mettre à mal échecs, compromis et lâcheté. Et c'était avant l'arrivée de l'extrême-droite au pouvoir en Autriche…

Des Arbres à abattre, version Avignon

Des Arbres à abattre, version Avignon

Des Arbres à abattre peint impitoyablement le milieu artistique bourgeois et viennois des années 1980. La maîtresse des lieux chante du Purcell, l’hôte, compositeur, quand il ne boit pas tapote son piano, les autres, pour la plupart, sont des acteurs. Le narrateur, invité à cette soirée qu’il observe depuis un « fauteuil à oreilles », est revenu à Vienne, après une longue absence, pour l’enterrement d’une actrice qui s’est suicidée et que tous connaissaient. Tout se passe au retour de l’enterrement. On attend pour se mettre à table un invité d’honneur : un acteur du Burgtheater.

Le temps est figé, comme dans la pièce Place des héros, mais Des Arbres à abattre est un récit et l’adaptation de Krystian Lupa – fondée aussi sur des improvisations – apparaît comme un libre dialogue avec Thomas Bernhard, qu’il retrouve pour la dixième fois. Le contexte viennois est effacé, la soirée en forme de veillée funèbre d’une génération artistique pourrait se passer à Varsovie ou à Paris, Lupa accorde une place de choix à la suicidée. Le narrateur, devenu Thomas Bernhard lui-même, dans un chuchotement sarcastique et énervé – le sous-titre du récit est « Une irritation » –, foudroie le monde artistique auquel il appartient – ses échecs, ses compromis, sa lâcheté. L’attente, le dîner : deux situations dont se délecte avec maestria Krystian Lupa dans ce spectacle où Piotr Skiba, son plus proche collaborateur, interprète le rôle de Thomas Bernhard.

Piotr Skiba en Thomas Bernhard

Piotr Skiba en Thomas Bernhard

Ils le voyaient bien : je suis l’observateur, l’ignoble individu qui s’est confortablement installé dans le fauteuil à oreilles et s’adonne là, profitant de la pénombre de l’antichambre, à son jeu dégoûtant qui consiste plus ou moins à disséquer, comme on dit, les invités des Auersberger. Ils m’en avaient toujours voulu de les avoir toujours disséqués en toute occasion, effectivement sans le moindre scrupule, mais toujours avec une circonstance atténuante ; je me disséquais moi-même encore bien davantage, ne m’épargnais jamais, me désassemblais moi-même en toute occasion en tous mes éléments constitutifs, comme ils diraient, me dis-je dans le fauteuil à oreilles, avec le même sans-gêne, la même grossièreté, la même indélicatesse. Et après cela, ce qui restait de moi était encore bien moins de chose que ce qui restait d’eux, me dis-je.
— Thomas Bernhardt, Les arbres à abattre

Cioran faisait dans le désespoir, Bernhard, dans le vindicatif pour pousser à la révélation d'un monde figé, d'un exercice incessant du compromis qui, par son laisser-aller détruit toute tentative de changement d'un monde qui n'a jamais réglé ses comptes avec le nazisme. Transposé aujourd'hui, on change nazisme en libéralisme et on est au théâtre comme si les infos à la télévision existaient encore… Gros succès à Avignon, on y court ! 

Maxime Duchamps

Krystian Lupa Des Arbres à abattre [Wycinka Holzfällen] de Thomas Bernhard ->11/12/16
Odéon - Théâtre de l'Europe Place de l’Odéon–75006 Paris