Corée-graphie ou l'horreur en mode doux

Aurélien Ducoudray et Mélanie Allag suivent ici un gamin qui grandit en Corée du Nord, façonné par la propagande du pays le plus fermé de la planète, partant d'un point de vue original sur cette dictature effroyable, empreint d’humour et de douceur, qui crée un décalage avec les horreurs véridiques qui y sont décrites.

Aurélien Ducoudray a lu Rescapé du camp 14, récit d’un garçon né dans le camp de Yodok. Comme pour les enfants nés à Auschwitz, il s’agit d’un cas extrême d’un individu qui n’a connu qu’une seule chose dans sa vie, l’enfer d’un camp ; sa normalité.Documenté sur la Corée du Nord il a essayé de comprendre comment un enfant pouvait vivre sous ce régime et même y être heureux, car ça doit forcément être possible.

Pour le montrer, il a fallu abandonner le point de vue d’occidental pour adopter celui du personnage. C’est une façon de jouer un peu avec le lecteur aussi, qui ne peut être dupe qu’on lui présente le point de vue de la propagande du régime, puisque c’est un enfant élevé dans ces principes qui nous raconte son histoire. Un peu comme pour The Grocery [les personnages qui s’y entretuent sont des sortes de peluches], il a proposé le projet à Mélanie Allag à même de dessiner des personnages très mignons mais qui dégagent parfois une vraie force, voire une certaine méchanceté.

Mélanie Allag a conçu ce personnage de BD du soldat Weng, comme l’autre super-héros de notre petit garçon, avec Kim Jong-il. Un peu comme le Sergent Rock le fut pour les petits Américains. C’est la seule chose inventée de toutes pièces dans l’album. Tout le reste est issu de divers témoignages, trouvés dans des documentaires et des articles notamment.

 Cette histoire est une fiction qui inclue de nombreuses informations sur le pays, en s'intéressant à la vie des gens ;  ces minuscules choses du quotidien qui nous aident à comprendre l’état d’esprit des Coréens. Il n’y a pas de révélation sur la Corée du Nord, juste une personnalisation de pleins de parcours différents. Les artifices de la fiction permettent cela , c'est une histoire « embedded » avec les Coréens !

 Jun Sang, vit des choses terribles, mais garde le sourire presque jusqu’au bout. Il surmonte toute et désamorce toutes les situations à chaque fois. Comme le fait la propagande ! Peu à peu, il y a toutefois des ruptures. Comme lors de la famine, où la vie parfaitement réglée des Nord-Coréens connaît une incertitude. Mais là encore, avec ses yeux d’enfants, il est fasciné devant sa mère qui fait bouillir les nouilles pendant une heure pour qu’elles gonflent davantage… On voit aussi qu’une nouvelle forme de société émerge, avec le marché noir, la quête de nourriture. Une forme d’organisation encore moins juste, mais une forme d’organisation quand même.

La sortie du camp puis la fuite vers la Chine est peut-être même pire que la vie dans le camp. Car une fois passé la frontière, face aux Chinois, les fugitifs portent sur eux le fait d’être Nord-Coréens, comme une faute. Il faut alors se débrouiller pour sauver sa peau, et montrer que ce sont les actes qui comptent et non l’origine. Par ailleurs, j’ai lu plusieurs témoignages de Nord-Coréens passés au Sud ou en Chine qui étaient devenus dépressifs, car l’absence du cadre ultra strict qu’ils avaient toujours connu les déstabilisaient. Les premières années de notre vie nous façonnent durablement, c’est difficile d’aller contre.

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L’Anniversaire de Kim Jong-il, de Aurélien Ducoudray et Mélanie Allag, éditions Delcourt