Feu de tout bois contre dévots, rois et valets, par Eric Darsan

Sous ses dehors de cathédrale, austères et sombres, flanquée de mendiants, Cendres des hommes et des bulletins est un petit bijou serti d'impertinences, coloré et baroque, intellectuel et érudit, drôle et allégorique, dont on admirera le souci du détail. Un camée stupéfiant dont l'image d'Epinal révèle, selon l'angle et la lumière, une infinité de facettes et d'agencements, ferrets pour férus d'h/Histoire/s, servi par un véritable travail de joaillier réalisé et sorti chez Le Tripode le VIII septembre de l'an disgracié MMXVI.

« Un mystère pour les historiens de l'art. Des mendiants à l'allure désastreuse, portant des queues-de-renard et d'étranges couvre-chefs. D'où viennent ces gens ? Que font-ils là ? »

Après Le Bal des ardents de Fabien Clouette, la danse de la rentrée - fête des fous, carnaval et charivari - continue. Du mythe encore, du mème, de l'archétype, du collectif. Où chacun se cherche et s'interroge sur sa place véritable et, en retour, sur la société et l'époque qui la produit, l'empêche ou l'induit. Il faut croire que l'actualité s'y prête, en joue. Feu de tout bois contre dévots, rois et valets. Qui quittent le navire. L'infâme et les infants d'abord. Eloge de la folie et Nef des fous, arches dévoyées de l'élection et de l'éviction. Direction « la forêt profonde comme lieu commun des errances du Moyen Âge sur sa fin (aventures et désœuvrement). »

C'est encore une histoire de f(l)ous. De ceux que l'on montre comme monstres, quand c'est le doigt parfois qu'il faudrait regarder. La poutre dans l'œil du voisin sur la paille. A qui l'on faisait, gardait, autrefois une place, malgré le manque, malgré la peur incarnée. Quid de l'œuf ou de la poule, miroir des princes et aux alouettes. C'est toujours la même histoire, non ? Et ce que l'on en fait : séparer le bon grain de l'ivraie, prêcher le faux pour avoir le vrai. Le style seulement diffère, et les détails – devil inside encore une fois. C'est cela l'important, comme diraient Céline, Gide et Miller, et non l'histoire. Pour autant, celle-ci mérite d'être narrée, et plutôt six fois qu'une.

Il y a six ans donc, Sergio d'Aquindo invite son ami Pierre Senges à s'interroger devant Les Mendiants énigmatiques du non moins mystérieux Pieter Bruegel dont le nom même pose question (Brueg [h] el(s) [?]). Animé par un même« appétit de variation », le second rejoint le premier dans ses « Tentatives d'épuisement graphique » du tableau de /ˈpitəɾ ˈbɾøːɣəl/ (dit aussi Le Vieux ou Le Flamand ou Le voisin de Bosch si l'on veut). Ici encore, si « rien n'est vrai, tout est permis » (comme dirait Hassan ibn al-Sabbah, un autre Vieux, de la Montagne cette fois), si bien qu'il suffit de faire sien, et lien, pour que la magie opère. Que le fait fasse effet et l'effet événement.

« Les Mendiants, Signé et daté en bas à gauche : Bruegel M.D.L.XVIII »

« Les Mendiants, Signé et daté en bas à gauche : Bruegel M.D.L.XVIII »

Six personnages composent le tableau. Six fous avec des numéros sur leur chapeau. Si fou que l'on douterait qu'ils soient faux. Comme des footballeurs, joueurs de soule aux allures d'ivrognes à la sale tronche, la sale trogne, de ceux qui cherchent les pépins, les gnons. De l'air d'en donner, mais de ceux qui se font cogner et s'en cognent plutôt qu'ils ne cognent, si ce n'est aux portes pour demander qu'on leur donne, à défaut de blé, quelques grains pour subsister.

L'1 se tient sur ses mains de bois, moignons en l'air en guise de guiboles. Le 2 sur quatre bâtons plantés comme des racines dans le sol, nez rond comme un genou et genouillère pointue comme le nez d'un pantin. Le 3 sur un pied au moins, les béquilles aux mains, avec sur le dos une capote comme celles de la maréchaussée. Le 4 sur deux pieds, mais deux mains appuyées sur des bâtons, penché comme pour skier. Pour ce qui est du 5, sur les tibias, pics aux mains comme des coutelas, pointu jusqu'au chapeau, la cape tendue brodée de plumes ou de flammes pour s'envoler ou s'enflammer plutôt, flasque au côté, tourné vers le passant. Lui, là, qui passe sans les voir visiblement, l'anonyme drapé dans son devoir ou sa dignité, tout à son affaire, qui porte une écuelle semblable à celle qui lui couvre le chef. Mandarin en pantoufle de vair ou chausson, aux traits androgyne, mandarine peut-être, allez savoir.

Ainsi pourrait-on décrire les mendiants dessinés par Aquindo. Qui s'esquissent, se précisent, puis s'estompent à nouveau. Pour laisser place au texte de Senges, qu'ils illustrent tout du long et qui les voit en retour évoluer. Jusqu'au 7 qui les verra de nouveau, pour de bon, réunis et libérés dans de fascinants et hermétiques stratagèmes aux allures de ballet.

« Et cherche qui veut son portrait :

Qui ne se trouve dans ce livre

Hardiment prétende qu'il est

Exempt de marotte et bonnet. »

(Sébastien Brant, La Nef des fous, ed. 1499)
 

« Pour désigner un pape parmi les candidats, il faut la volonté divine, la grâce du Seigneur descendu par la cheminée. »

Echos de la Fête des fous. Irrévérencieux rituels, pratiqués et jugés comme tels. Syncrétisme de saints crétins et naïveté de gentils fidèles. Le singe capucin et l'abbé Cauchon, grillé à point, à peine à peine. Usurpés bombardés usurpateurs, ibis cuspide et Ubu rois. Héroïque fantaisie médiévale à la faune fantastique, coterie héraldique où se côtoient ânes, fouines et fanatiques sur fond de gueules hermétiques. Où la nature détermine la fonction, et la fonction étant ce qu'elle est, absurde et arbitraire, on n'est moins bien loti que chez les grands. Invariablement ça picole, ça copule, ça (t) ripaille. Lat(r) inismes, bedeau, burettes, groupillons de goupillons. On imagine la Cène : en filigrane (où le regard se porte sur le faussaire) la haine de soi, le ressentiment, le trafic d'indulgences. Transvaluation encore, à son apogée. Vision très nietzschéenne de la charité chrétienne. Antéchrist superstar.

« Il a suffi d'une voix pour commettre l'erreur d'élire au trône suprême (on l'appellera ainsi) un parfait idiot à tête de poire. »

Conclave, reliques lyophilisées, sous-pape qu'on vexe et autoclave. C'est ainsi que Salvatore Plombo, champion devant l'Eternel, ennemi des Gibelins « avec les guelfes blancs, avec les guelfes noirs », évincé par erreur du siège pontifical —errare humanum est — se fait antipape afin d'empêcher son adversaire de « tripoter l'anneau » du Seigneur. Sylvestre IV [3 ?] VS Célestin VI [5 ?]. Echos en corps, alliances contre nature, des mécontents, des frondeurs, du peuple — le temps d'élire, d'évincer, d'éviscérer, allons. Pape au balcon, Noël au tison. Tortures et népotisme. L'on croît encore, peut-être à tort, tirer le bon numéro, le 6, en complémentaire. L'antipape rongé par les mitres et sa joyeuse petite bande de pèlerins et pérégrins font l'inventaire : des coiffes en veux-tu en voilà, des gamelles, des béquilles. Imagier des clodos, reliquat d'éclopés, échos du musée de Cluny sans panneau ni cartouche, chapeau ni cartel. Jusqu'ici le chemin n'est pas balisé, la terre n'est pas pavée, pas ferme : elle est battue.

« Il se sont égarés assez souvent pour devenir, dans les forêts continues, des spécialistes de l'égarement. »

« L'époque est difficile », ça guerroie à tout va. Principautés, tyrans e tutti quanti, tintouin et tintamarre. Du Prince de Machiavel à l'Utopie de Thomas More, de la Flandre à l'Italie, via la voie a-TAVique qui passe par Turin, mène à Rome. Où les pouvoirs s'entremêlent, divisent et multiplient les pains. On parle Armagnacs et autres poisons. VII le second, pas barbare pour un sou, nous sert la même soupe : il est investi, le Seigneur est avec lui, dévots et des ânes l'entourent. Alaeddin I, sultan un peu Bouddha, s'en va quant à lui à la rencontre de ce « peuple à l'intérieur du peuple » qu'il désire (re)connaître. Les chiens aboient, la caravane papale manque de trépasser. Bérézina du bénédicité, ombre du 5, du 1, silhouettes. Apparition inexpliquée. Du marchand d'E/Anvers, qui réunit tous les pouvoirs au sein d'une société médiévale, patriarcale et féodale qui s'installe à demeure. Banquier, trader avant l'heurt, « représentant d'un monde abscons, un monde de mœurs inexplicables (comme toujours, au lieu de les expliquer, on se contente de les admettre) ».

« A six ans Jacinta joue à la guerre à genoux sur une couverture : des soldats de mie de pain serrée entre les doigts puis roulée dans la paume » 

Art de la guerre et de la paix, autodafé et édition. L'on débat encore de la double nature du christ, de sa présence et de la transsubstantiation. Envisage la mort et résurrection ratée des corps à demi morts des mendiants. On lit. LeTestamentL'Ancien et Le Nouveau. Saint-Michel et Augustin en intra, dans le texte, sans les cookies de l'hyper. Guillaume d'Ockham sans le trouver rasoir. Au milieu paraît Jacinta 1ère, Reine d'Angleterre, que l'on ne reconnaît pas (effet graphique d'une loi sadique) et qui, selon les versions, se distingue ou non. L'on pense à Cléopâtre et César avant même de se l'entendre lire, à Shakespeare. Un détail extrait parfois contient tout un monde, comme cet étui qui contiendrait une boussole, moment clé au beau milieu, ou presque. Qui charrie, vraiment. Et avec elle les Grandes découvertes, en avance sur leur temps. Que l'on projette cette histoire autre, alter et uchronique, cet itinéraire bis -Repetitae placent. 

« Avant de s'en prendre à des bibliothèques, elle apprend à déchiffrer les mots sur une page : la nuit, à la lampe à huile, d'abord en tirant la langue, puis en se mordant la joue, puis finalement en fronçant les sourcils, ce qu'elle aurait dû faire depuis le tout début, elle s'initie dans la solitude, une solitude encombrée d'analogie. » 

A travers cette folle équipée, Senges et Aquindo décrivent sans égard une époque aux chairs et mœurs frappées d'infamie, pétries, pourries par les clichés, un Moyen-Age grotesque et sale qui possède pourtant l'art et les manières nécessaires à établir lui-même son image. Fin de l'histoire, les personnages, effacés devant l'abstraction, sont remplacés par leurs numéros pour ressurgir, monstrueux et fidèles à eux-mêmes avant tout, du moins à l'image que les auteurs s'en font. Qui rappelle un peu les Gueules cassées de Françoise Hoffmann à qui Andréas Becker a donné une langue nouvelle à travers un ouvrage que j'ai découvert il y a peu et dont les photographies sont malheureusement trop réelles et trop dures, à mon sens, à mon goût - même si le travail est méritoire et peut-être même nécessaire - pour que l'on puisse s'attarder dessus. Ici ce n'est pas la chair crue, le festin nu, que l'on convoque, mais la beauté des Versions de la toile, écran déjà, qui nous parlent d'un temps que les moins de cinq siècles ne peuvent pas connaître, si ce n'est indirectement. 

« Selon certains iconographes, la toile serait la représentation par cinq ou six acteurs du Bal tragique des Ardents, devenu une tragicomédie. »

A la lumière de l'Histoire et de l'ouvrage de Fabien Clouette, ce Bal des ardents nous est connu, qui nous invite à repenser la véracité des Versions comme des Echos, établis à grand renfort et contreforts d'autorité contrefaite. Sur ce que pourraient être ces Mendiants. Par ordre d'apparition : Sylvestre IV, Philippe VII, Jacinta 1ère, Alaeddin Ier, Hans Van der Dingen, Anonyme. De disparition : graciés, danseurs, invalides de guerre, papes et rois, chercheurs d'or et d'eau, prophètes et universitaires. Reste que la Fête des fous a réellement existé, qui existe toujours. Les noms de lieux, de livres, de gens, qui nous paraissent (paresse sans doute), les plus improbables, également. Existent Dendermonde, Waalwijk, Koudekerk aan den rijn. Existent aussi la Foi des choses qu'on n'aperçoit pas, le Proslogion, le Docteur Slop et La couronne des chroniques. Ont existé Merlin Cocaïe et Zébulon, les VII Charles et Philippe. Exit toutefois, gardé, au secret, le christ de Marcion (« le contraire d'un Fils à papa : un Christ débarrassé de Deus Pater »), solaire, souriant. Du moins dans la version officielle. 

« Les chiffres sont faux, mais donnent toujours une idée des grands nombres »

Nombre d'or et de gens, taux d'usure démesuré, mise en coupe réglée et élevage intensif dénoncés depuis Thomas More, troupes et morts par milliers, millions, billions de billots, de corps débiteurs débités. L'on suit. Sylvestre dans les forêts, à la Thrace sur les chemins de la Fortune, cherche l'issue dans les livres de compte, l'échappatoire à la pétoire, en attendant le Grand Soir, le Printemps. L'on établit des plans concrets sur la comète, révise son histoire, subit sans le vouloir ni le savoir vraiment — il faudrait voir ailleurs, si l'herbe, la main, la langue sont plus ou moins vertes. La dureté d'Anvers l'hiver, l'ire anversoise et les autres. Les journaux qui intiment, les ordres comme on y entre, s'engage, s'exécute. L'actualité comme une prophétie, Notre-Dame et ses oracles, qui annoncent la fin, appellent au renoncement, s'allient aux forces de l'ordre et du contrôle social qui chasse les récalcitrants. Circulez, il n'y a plus d'avoirs. Après avoir passé la nuit debout à faire les fous, l'on annonce la fin de la Fête : il faut aller se coucher maintenant.

« Et pourquoi pas se noyer tous, spectaculairement ? »

Aux fragments, reconstitutions, interprétations, filtres, strates et roches sédimentaires des différentes subjectivités qui ont apporté leur touche au tableau de l'Histoire, Senges et d'Aquindo rajoutent la couche, triviale et fantastique, médiévale et contemporaine, qu'ils tiennent pour acquise, élaborée, alter-native, comprise comme pur produit de leur imagination. Un peu à la manière de marginalias (ces enluminures des copistes en marge des écritures) qui auraient muté, permuté avec le corps du texte, pour mieux donner à voir ce bestiaire autrement fantastique, encyclopédique et rabelaisien, qu'elles constituent en vérité. Par cette Fête des fous mise en abyme, les auteurs (v.1160, du latin auctor, « celui qui accroît [augere], qui fonde. »)  appellent, convient le lecteur, le lecteur, le critique, l'exégète – que sais-je, suis-je encore - qui sommeille en chacun à faire de même, quitte à se perdre dans l'interprétation. Car parfois, lorsque tout est vrai, ou passe comme tel, plus rien n'est permis. Que la réalité étroite et mensongère qui passe pour le réel. 

« La vérité est plus tordue — ça, on le sait, toujours, la vérité est plus tordue, plus tordue qu'elle-même. »

Sur la trame conjuguée de deux époques, du lavant et de l'apprêt, Sergio Aquindo et Pierre Senges signent avecCendres des hommes et des bulletins un très bel ouvrage, almanach et chronique, emblématique dans la forme et le fond, de leur œuvre et de la maison, fidèle à la devise des éditions Le Tripode : Littérature Art Ovni. VI chapitres, VI personnages dont Anonyme XVIe, et XXXVI stratagèmes + I composent ainsi ces trois cents (CCC) pages dont près de cent illustrations en noir et blanc — une trentaine de simples et autant de doubles —, remèdes et potions à cet esprit du temps (Zeitgeist) sur fond d'asinités (sage folie et folle sagesse, ignorance et érudition ). Dans cette histoire de fous, plus que la proportion, c'est la subtile alchimie entre ces deux Imaginaires créateurs d'univers parallèles — évoquant la rencontre de Corto Maltese et du Baron Corvo, de François Schuiten et de Jacques Abeille — qui saute aux yeux, mélange (d)étonnant qui dépasse la somme des parties pour créer un monde tout à la fois étranger et familier, singulier et commun à tous.

« Le jour des Fous, quand l'esclave devient roi et le roi cordonnier, l'homme situé à mi-distance entre la vérité et le mensonge n'a pas besoin de changer de place. » 

Il resterait encore à donner sa propre Version de la toile. En puisant si l'on veut dans l'imaginaire collectif. A voir dans ces Mendiants, ces vagabonds, mettons : 1 un bûcheron de fer blanc 2 une princesse ou, si l'on préfère, une sorcière bonne ou mauvaise en fonction des points cardinaux 3 un épouvantail, 4 un lion, 6 une jeune fille et 5 son petit chien Toto. D'ajouter un chemin de brique jaune en guise de fondations. Et de construire là-dessus son intrigue. Et si l'on Oz, si l'on est assez bégueule, pour se jeter corps et âme sans se perdre dans ce carnaval impressionnant dans sa forme, mais familier au fond, nul doute que l'on découvrira ce qui se cache derrière le rideau, la trame des maîtres Pierre, Bruegel et Senges, et de Sergio Aquindo.


Vous pouvez retrouver toutes les informations et recensions de Cendres des hommes et des bulletins sur le site du Tripode, Sergio Aquindo sur son merveilleux blog et le rencontrer aux côtés de Pierre Senges le Ier à Paris, le VI à Ptyx, le VIII à BruXelles. Enfin remue.net propose un dossier complet consacré à Pierre Senges, notamment grâce au remarquable travail de longue haleine de Guénaël Boutouillet.

Texte et photos © Eric Darsan. Vidéo officielle et extraits issus de Cendres des hommes et des bulletins © Sergio Aquindo, Pierre Senges, Le Tripode 2016.

Eric Darsan


Libraire, écrivain et chroniqueur, Eric Darsan tient un blog sur la littérature : http://ericdarsan.blogspot.fr/