Non le mouvement social n'est pas mort ! Il est juste invisibilisé par les grands médias

Non le mouvement social n'est pas mort ! Il est juste invisibilisé par les grands médias

Totalement invisibilisée par les médias de masse, la convergence des luttes se construit concrètement un peu partout. Dans la rue, dans les gares, les universités encore occupées, à Notre-Dame-des-Landes où chaque week-end des personnes arrivent en soutien à la ZAD et lors de multiples actions et occupations, qui réunissent des personnes venues d'horizon divers, militants chevronnés mais aussi jeunes ni encartés ni syndiqués, dont la détermination se renforce à chaque étape de ce mouvement protéiforme.

 

La convergence des luttes existe. Nous l'avons rencontrée ces dernières semaines un peu partout. Elle était bien là, dans ce restaurant Mac Donald de la gare de l'Est, occupé jusqu'à hier par des salariés de l'enseigne de restauration rapide, avec le soutien d'étudiants, de cheminots, de postiers. Du vendredi 11 mai au mercredi 16, les salariés et leurs soutiens s'y sont relayés à chaque heure du jour et de la nuit. Les grévistes de ce Mac Do du boulevard Magenta réclament 13 euros de l'heure -le SMIC horaire est à 9,76 euros- à l'instar des salariés américains de l'enseigne de fast food qui exigent 15 dollars de l'heure. Ils réclament aussi un 13e mois, le versement de la prime de participation et des tickets restaurant pour ne pas être obligés de sacrifier à la malbouffe made in Mac Do, seul possibilité de repas gratuit qui leur est offerte.

Mardi, sur place, on avait rencontré Benoît, affilié au syndicat CGT Mac DO Ile-de-France et viré il y a un an. Il nous a raconté les multiples entorses au droit syndical. Le Mac Do de la gare de l'est appartient en effet à un franchisé qui a racheté 24 restaurants Mac Do sur toute l'Ile-de-France. Chaque restaurant est une entité juridique différente, ce qui a permis au multifranchisé de contourner le droit syndical et d'éviter la création d'un comité d'entreprise. Le Mac Do de la gare de l'Est ne compte en effet que 37 salariés. On y avait rencontré Lies Mansour,  délégué du personnel de ce Mac Do de la gare de l'Est, qui nous avait expliqué comment les rémunérations et primes diverses varient non seulement d'un Mac Do à l'autre, mais aussi parmi les salariés d'un même restaurant. Et comment le franchisé trafique sa comptabilité pour que le restaurant soit dans le rouge en fin d'année afin de ne pas verser la prime de participation aux bénéfices. "Nous faisons tous les mêmes sandwiches, nous devons tous avoir les mêmes conditions de travail et de rémunération", concluait le délégué du personnel.

Lies, qui a refusé un poste de directeur car il refuse de se mettre au service des basses manœuvres de l'employeur, s'inquiète des problèmes de santé que développent les salariés de son restaurant : scolioses, hernies discales, dépressions liées au harcèlement moral. Comme pour ce salarié recruté sur des bases plus avantageuses il y a des années que la direction tente de pousser vers la sortie, pour réduire la masse salariale. Elle l'a récemment affecté à la livraison, un poste physiquement éprouvant pour ce salarié âgé de 45 ans. Le délégué du personnel s'inquiète aussi des cadences toujours plus intensives. "Avec les franchisés, dénonce-t-il, c'est pire que chez le restaurant grec d'à côté. Avant, il fallait un salarié pour faire 100 euros de chiffre d'affaires par jour. Aujourd'hui, il n'en faut plus que six pour réaliser un CA de 1600 euros". "Cela se traduit par du stress et de la fatigue", explique-t-il.

Manager, Lies a eu la chance d'être recruté en 2003 lorsque le restau Mac Do du boulevard Magenta appartenait encore à la maison mère Mac Do France. A 47 ans, il bénéficie d'un meilleur taux horaire que les personnes recrutées depuis par la franchisé qui a repris le magasin et d'une partie de 13e mois. Ce n'est pas le cas de Bernad, 27 ans. Manager comme Lies, mais recruté en 2011, il ne touche pas de 13e mois, ni aucun avantage que la maison mère accordait encore au début des années 2000 à ceux qu'elle recrutait en CDI. C'était avant que l'entreprise Mac Do France ne réalise qu'elle pouvait faire encore plus de cash en cédant ses restaurants à des franchisés. Michel Parmentier, celui qui a racheté le restaurant de la gare de l'Est, est l'un de ces heureux élus. Dans un article du magazine économique Capital qui date de 2013, on apprenait que ce multifranchisé comptait déjà 15 restaurants, que sa fortune atteignait les 12 millions d'euros pour un chiffre d'affaires annuel de 50 millions d'euros. Depuis, l'empire de la malbouffre de Michel Parmentier s'est encore agrandi, puisqu'il compterait 24 magasins dans toute l'Ile-de-France, dont celui des Champs Elysées.

 Macron en clown Mac Donald's.

Macron en clown Mac Donald's.

Mardi dernier, on avait aussi croisé Sonia, recrutée il y a deux ans dans un Mac Do des Hauts-de-Seine -toujours propriété de Michel Parmentier- qui travaille comme responsable opérationnelle. Un nouveau grade créé pour pouvoir contourner les obligations internes de formation et rémunération. La responsable opérationnelle fait le même boulot qu'un manager, mais pour près de deux euros de moins de l'heure. Le franchisé préfère l'employer à temps partiel -ce qui serait impossible si elle était manager- tout en lui demandant de faire des heures supplémentaires. Après qu'elle a refusé de travailler tard le soir après une agression sur son lieu de travail, elle a été mutée au restaurant de La Fourche (nord ouest parisien) alors qu'elle vit en banlieue sud. C'est par un reportage de TF1 qu'elle a appris que le Mac Do de la gare de l'Est était occupé, ce qui lui a donné envie de passer soutenir ses collègues sur son jour de repos. Hier, mercredi, la même Sonia a été violemment piétinée lors de l'évacuation du Mac Do par des vigiles payés par le propriétaire.

L'évacuation n'a pas signé la fin du mouvement de ces salariés de Mac Donald's. D'autres actions sont prévues et ils devraient recevoir le soutien de Eva Joly, après celui de Mélenchon passé en voisin dimanche dernier, car ils luttent aussi contre les pratiques de fraude fiscale du roi de la frite et du nugget. L'un des slogans était d'ailleurs "frite par frite, nugget par nugget, nous reprendrons le fric de Mac Donald's". Mardi dernier, comme hier, après l'évacuation, on avait aussi croisé Quentin, étudiant syndiqué à l'UNEF, qui expliquait la présence de dizaines d'étudiants de Paris-III, du centre universitaire Cliganncourt, dépendant de Paris-IV, toujours occupé et de bien d'autres universités parisiennes. "La moitié des étudiants qui ne vont pas au bout de leurs études travaillent et Mac Do est le premier employeur d'étudiants en France", nous disait Quentin, pour qui le soutien aux salariés de l'enseigne a semblé tout à fait naturel. Tout aussi naturel pour Dominique, une retraitée proche du Front social et membre du comité de soutien aux salariés de Mac Do.

Si l'occupation du Mac Do de la gare de l'Est est emblématique de ce type d'actions qui prennent corps en ce printemps social 2018, c'est non seulement parce qu'elle réunit bien au-delà des appartenances sociales, syndicales ou politiques classiques, mais aussi parce qu'elle voit apparaître des actions réunissant des petits groupes de gens surmotivés et bien organisés, qui à force de se croiser dans les manifs ont décidé d'aller plus loin ensemble. Un message qui circule, un lieu de rendez-vous avant de converger vers un point de chute gardé secret jusqu'au dernier moment. On avait mesuré le succès de ce type d'action en avril, lors du blocage d'un entrepôt de Geodis, filiale de la poste et de la SNCF, à Gennevilliers. Les 200 personnes réunies sur place avaient bloqué le passage des camions de 22h à minuit. Pour le Mac Do de la gare de l'est, l'occupation avait débuté le vendredi 11 mai par une manifestation organisée devant ses locaux avec la venue d'un car de salariés marseillais de l'enseigne de fast food. Et après l'évacuation, les grévistes savent qu'ils ont le temps pour eux. "Au tarif auquel ils paient les vigiles, ils devront bien lever le siège à un moment", constate placide, l'un des occupants.

Ce type d'actions coups de poing est emblématique de la période actuelle. Débutée avec le mouvement des cheminots, le mouvement de protestation a gagné les universités, mais aussi de nombreuses entreprises : Air France, les électriciens et gaziers, les éboueurs, les fonctionnaires, les personnels des hôpitaux et des EHPAD, les postiers des Hauts-de-Seine, etc. C'est aussi l'occupation de l'école des hautes études en sciences sociales -EHESS située boulevard Raspail- occupée avec le soutien de sa direction, qui organise ce samedi une soirée consacrée aux violences policières, notamment celles subies par ses propres étudiants et l'un de ses enseignants-chercheurs. 

Alors que les chaînes d'info ne parlent des occupations d’universités que lorsque ces dernières sont évacuées -si possible pour déplorer les dégradations- on apprend que le collectif Sauve Ta Fac 06, en lutte depuis cinq mois à Nice contre la loi ORE et les IDEX (masters payant), occupe depuis hier (mercredi 16 mai), le château de Valrose, l'un des campus de Sophia Antipolis dont la ministre Frédérique Vidal a été présidente. Ce sont aussi ces parents et enseignants d'une dizaine d'établissements de l'Est parisien qui depuis hier occupent le lycée Voltaire à Paris (11e arrondissement) contre la réforme Blanquer du lycée. Ils appellent à descendre massivement dans la rue le 22 mai, jour de la grève nationale des fonctionnaires.

Mais le 22 mai, c'est aussi la date à laquelle les lycéens recevront les premières réponses aux voeux formulés dans Parcoursup. Celles-ci seront de quatre types : "oui" pour une admission, "oui si" sous réserve de suivre une formation complémentaire, "en attente" ou "non", mais uniquement pour les filières sélectives. Ils auront sept jours pour répondre à ces premières propositions. Mais Parcoursup est une telle usine à gaz, qu'il est difficile de savoir quand les réponses "en attente" se transformeront en "non" tout court. Ce qui pourrait décider les lycéens à entrer dans la danse. Alors que le gouvernement table sur les vacances d'été pour mettre fin aux grèves et manifestations, le printemps social 2018 pourrait bien rebondir à l'automne, en septembre, lorsque seront connus définitivement les résultats de Parcoursup.

Véronique Valentino

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