Rompre avec le poids des habitudes : il est temps que la fête commence !

Rompre avec le poids des habitudes : il est temps que la fête commence !
  Le Déjeuner sur l’herbe, Alain Jacquet

Le Déjeuner sur l’herbe, Alain Jacquet

LETTRE À CEUX QUI ATTENDENT

Entre penser et agir, il n’y a qu’un pas, mais c’est le plus difficile.
Notre regard critique sur cette société est de plus en plus partagé : souvent déformé, parfois récupéré, détourné vers des solutions qui n’en sont pas, mais abondamment entendu, chaque jour plus encore, d’un bout à l’autre des ruines du vieux monde. D’autant plus que les moyens actuels pour diffuser cette critique ne manquent pas, à l’heure d’Internet, du livre en impression numérique, de l’automédia et des plateformes de vidéos en ligne. Le problème principal est ailleurs.
Une chape de plomb écrase l’action. Un poids colossal, comme chevillé à nos corps. Un boulet plus ou moins lourd que traînent la plupart d’entre nous. Ce frein redoutable au passage à l’acte, c’est la résignation.

Une résignation qui n’est pas toujours là où on l’imagine et qui prend souvent des formes plus indicibles qu’inavouables. Elle est surtout le produit d’un ensemble de mécanismes qui convergent vers le même résultat : l’inaction.

- - - Rompre avec le poids des habitudes - - -

La résignation se niche d’abord dans la répétition. Nos actes et notre environnement produisent notre pensée plus que l’inverse. Le conditionnement coutumier nous maintient dans l’opinion grégaire. Quand, malgré tout, suite à des rencontres ou des découvertes, nous essayons de changer, le poids des habitudes apparaît en second rideau, dans notre difficile évasion. Parmi d’autres rituels aliénants, celui de la consommation ajoute les chaînes matérielles d’un mode de vie qui paraît incontournable à toutes les autres formes de chaînes. Comment arrêter de consommer compulsivement quand tout nous pousse à cela depuis toujours, même quand nos revenus sont au plus bas ? Au fond de nous, nous savons bien que c’est principalement à cause de cette accoutumance au mode de vie distillé par la sacro-sainte consommation que nous acceptons de faire n’importe quoi, entre humiliation et trahison, pour gagner de l’argent, dans un cycle infernal auquel peut s’ajouter le poids d’une dette.
Car il ne suffit pas de comprendre la vacuité, l’absurdité et la violence de cette vie pour en changer. Il faut également parvenir à rompre avec le poids des habitudes, identifier et freiner les répétitions, se lancer dans des alternatives qui permettent de poser des actes, aussi modestes soient-ils, pour soi, mais aussi vis-à-vis de son entourage : rejoindre des projets coopératifs, des initiatives autogestionnaires, une association pour le maintien de l'agriculture paysanne, un système d’échange local, une expérience de démocratie directe, un collectif de lutte, un réseau de solidarité, un réseau de monnaie alternative (fondante, locale, sociale), une zone de gratuité ou autre chose parmi les nombreux collectifs créatifs et conviviaux qui existent déjà dans plein de domaines. Changer d'alimentation, changer d'activité, changer de vie. C'est un bon début, mais ça ne suffit pas.

- - - Sortir de la course contre le temps - - -

Apparaît alors un autre obstacle : le temps. Se nourrir autrement prend du temps. Échanger autrement, acheter directement sans intermédiaire, donner, recevoir, impulser des solidarités, inventer d’autres formes de relations prend encore plus de temps. À l’inverse, l’hypermarché et les grandes zones commerciales à l’entrée des villes symbolisent la facilité et l’illusion de tout faire simultanément et, donc, de gagner du temps. Mais c’est feindre d’oublier les principales conséquences : malbouffe, achats inutiles et nuisibles, abrutissement dans « l’usine à vendre », lâcheté quant aux conséquences humaines et animales, sociales et écologiques... Et ajoutons, au final, l’obligation de retourner travailler plus pour gagner plus, avant le débit différé de la carte bleue ou face au découvert qui menace de se creuser. Résultat « des courses » : on a perdu encore plus de temps en ayant voulu en gagner.

L’aliénation dans le rapport à l’hypermarché illustre parfaitement la nécessité de tout remettre en question, de poser des actes de plus en plus forts et d’atteindre le point de rupture, pour initier un réel changement. Même un individu très critique à l’égard de ce que représente un hypermarché finit rapidement par tomber dans le panneau de la consommation, aussi précise que soit la liste de courses qu’il a peut-être préparée. Il s’aliène et se met en danger, à l’instar de la forme du caddie, synthèse de la prison et du corbillard.
Il en est de même avec la télévision qui parvient à influencer jusqu’à ceux qui la regardent avec un point de vue critique, simplement du fait de la répétition. La pensée somnole et l’opinion vacille sous le bombardement d’informations partiales et superficielles, d’heure en heure, pendant que l’envie d’acheter se creuse imperceptiblement sous la pression des objets vantés et des modes de vie suggérés. Les chaînes que propose la télévision portent bien leur nom. Le meuble sur lequel elle trône évoque un échafaud. Car l’écran qui s’éclaire et aspire nos cerveaux dans l’obscurité et le compte- à-rebours de la raison n’est rien d’autre qu’une guillotine. Allumer la télé, c’est donner sa tête.

Pour sortir de ces cycles infernaux, reprendre le contrôle du temps, de nos pensées, de nos vies, il n’y a pas d’autre issue que la rupture. Faire table rase. Table du salon. Table de la cuisine. Table des matières. Changer la vie implique de tout reprendre depuis le début : l’opinion, la bouffe, l’argent, le temps, les désirs. Pour passer à l’acte, il faut d’abord rompre avec d’autres actes.

 - - Ne plus languir la foule ni l’uniformité -  -

La résignation a aussi pour spécialité de trop s’occuper de ce que fait le voisin et, au bout du compte, d’en faire le prétexte de sa propre inaction. Deux formes prévalent dans cet art de tourner en rond en regardant autour de soi.

La première consiste à compter les forces en présence pour s’en plaindre et, par conséquent, attendre interminablement de faire nombre. Cette procrastination, teintée de mauvaise foi, exprime toute la difficulté de changer la vie à petite échelle dans un monde qui ne change pas ou qui change lentement, mais à l’inverse de nos désirs.

La deuxième consiste à la critique permanente du voisin, de préférence quand il a une opinion assez proche, mais pas suffisamment à notre goût. Au lieu de favoriser les synergies sur des projets communs, créatifs et cohérents, on exige toujours plus, on cherche la paille dans l’œil du « camarade » et on se fait un plaisir de virguler au point de balkaniser tout le spectre d’opinions voisines et d’enterrer par conséquent toute possibilité d’action à plus grande échelle. En oubliant que c’est dans l’action plus que dans les déclarations ou les étiquettes que se vérifie ou pas la capacité à lutter et à créer des alternatives ensemble.

Certes, nous n’avons rien à attendre, d’une part, de ceux qui soutiennent le pouvoir et, d’autre part, de ceux qui détournent la protestation dans un rôle d’auxiliaire au service de ce même pouvoir. Une fermeté vigilante est même de mise, sans pour autant oublier que l’essentiel est ailleurs, en l’occurrence dans les perspectives à bâtir sans eux et, souvent, sous leurs attaques, comme l’histoire l’a montré à chaque situation similaire.

Cependant, nous sommes aussi entourés de nombreuses personnes avec lesquelles nos divergences ne sont pas gravées dans le marbre et peuvent évoluer en convergences à l’aune d’expériences communes dans toutes sortes de luttes concrètes. Si les humains ne sont bien souvent que de la chair à idéologie, il arrive néanmoins que l’idéologie se démonte aisément à l’épreuve de la vie. À condition de ne pas se résigner à attendre, au prétexte d’être seul ou mal accompagné.

- - - Faire le pari de l’humain - - -

La résignation est parfois plus profonde encore dans les reflets du miroir humain. Beaucoup d’entre nous peinent à envisager un changement radical de vie et de société parce qu’ils doutent profondément de la capacité de l’être humain, non pas tant à initier, mais surtout à assumer ce changement utopique. Depuis l’antiquité, divers systèmes politiques s’opposent au motif de divergences sur l’universalité et l’étendue des facultés humaines. Au XVIème siècle, Hobbes proposait une société dirigiste et sécuritaire dans son Léviathan parce qu’il partait du postulat : « l’homme est un loup pour l’homme. » Postulat que réfuta, un siècle plus tard, Rousseau, en élaborant son Contrat social. Puis, Marx et Bakounine reprirent à leur compte ce « pari de l’humain », mais s’opposèrent rapidement sur les conditions de sa mise en place et sur la capacité humaine à l’autonomie.

Aujourd’hui, quotidiennement, les médias de masse diffusent une représentation décourageante de l’humanité. Les informations insistent sur les horreurs quotidiennes : faits divers, crimes, guerres, qui sont aussi les sujets principaux des films de fictions et des documentaires, ainsi que des séries, le plus souvent policières. Et quand ce n’est pas la violence et la malveillance, c’est alors la compétition, sous forme de jeux d’argent en tous genres et de podiums sportifs et artistiques. Comment parvenir, dans ces conditions, à imaginer une humanité capable de se réinventer dans la paix, l’amour et la coopération ? Comment concevoir une société sans hiérarchie quand tout ce qu’on nous donne à voir suggère que l’être humain en est totalement incapable ?

Heureusement, cette résignation fondamentale fond comme neige au soleil sur les zones à défendre (ZAD), de Notre-Dame-des-Landes au Val de Susa (Italie) et à la Chalcidique (Grèce), où les expériences autogestionnaires et anti-autoritaires germent et se développent spontanément. Les personnes peu habituées à ces pratiques découvrent alors une réalité humaine inverse de celle qu’elles présupposaient. Dès lors que l’alternative fraternelle est rendue visible, palpable, désirable, le verrou misanthropique vole en éclats. L’être humain est bien capable d’autre chose.

- - - Ne pas craindre les crises - - -

La résignation courante est surtout aveugle. Elle ne voit pas l’horizon. Elle ne sait pas que l’utopie est déjà là, au berceau d’un autre monde, parmi les ruines de l’ancien. Pour elle, l’affaire est entendue : il n’y a pas d’alternative. Il faut accepter, s’adapter, jouer des coudes. Tout ce qui s’oppose à cette logique est inutile et même nuisible. Le discours utopique est une menace à laquelle nous devons faire front avec nos carapaces endurcies, dans des existences puissamment balisées et cadrées de la naissance à la mort. Le divertissement sert de diversion alors que la consommation sert de carburant, bien qu’en panne de sens. Nous partageons le point de vue du pouvoir, sans même nous rendre compte, en lisant sa presse jusque dans les salles d’attente ou à temps perdu sur Internet, et même sur nos lieux de vacances. Nous utilisons la plupart de ses expressions, formules, mots-valises, raccourcis et relayons par conséquent ses présupposés comme autant d’évidences. Nous feignons de débattre en échangeant, en réalité, des pans entiers de ses lieux communs.

Notre langage véhicule également les préjugés diffusés par le pouvoir contre ceux qui résistent. Ces derniers sont forcément austères, tristes, rabâcheurs, irresponsables, violents, agressifs, désocialisés. Des qualificatifs qui retournent en miroir les critiques de ces derniers contre l’austérité, la gérontocratie, la tristesse incarnée et répandue, la répétition abrutissante d’un prêt-à-penser culturel et politique, l’irresponsabilité des pseudos responsables, et la casse sociale organisée par des hiérarques coupés du reste de la population. Dans ce ping-pong sémantique, les mots du pouvoir prennent le dessus, parce que la raquette médiatique est immense et pénètre tous les replis de l’existence.

La plupart de nos discussions ne sont qu’utilitaires et fonctionnelles. Pas question d’examiner la vie, mais au contraire d’assurer la survie. Avancer, coûte que coûte, même à reculons, d’autant plus que reculer, s’abaisser et inviter les autres à s’abaisser également est le meilleur moyen pour obtenir de l’avancement. Non seulement nous sommes résignés à survivre, mais nous répandons cette résignation autour de nous, par l’exemple de notre existence carapacée, front baissé, dents serrées et yeux grands fermés, dans un monde superficiel et répétitif où tout n’est qu’illusion.

Ce qui, parfois, interrompt brutalement ce sommeil politique, c’est une crise personnelle : deuil, séparation, chômage, changement de lieu, d’environnement, nouveau départ, parfois dans le cadre d’une crise plus globale. Dès lors, on s’allège, on pose sa carapace et des tas d’autres choses, objets futiles, fardeaux inutiles, opinions toutes faites, peurs paralysantes, préjugés aveugles.

La crise devient le moment du jugement, le moment de vérité. L’imaginaire se libère, se décolonise, se réinvente à l’aune d’expériences inconnues, niées, négligées, raillées, mais un jour, enfin, explorées. Les mains se plongent dans les pages, les yeux dans les lignes, les lèvres dans les mots. Les phrases prennent un autre sens. Les idées se bousculent. Tout s’éclaire.

L’imaginaire déployé réveille le désir, favorise les alternatives et le choix d’un projet qui forge par conséquent la volonté et le courage, aux antipodes de la résignation. Plus besoin de carapace ni de diversion. Larguez les amarres ! Cap vers l’utopie !

- - - Préférer le désir à l’espoir - - -

Il existe, enfin, une autre forme de piège plus intermittent qui peut conduire à la résignation. Un piège qui ressemble exactement à l’inverse : un soutien, une canne... Ce piège, qui fait des ravages parmi ceux qui luttent, c’est l’espoir.

Oui, vous avez bien lu : l’espoir. Car l’espoir et le désespoir sont les deux versants d’une même illusion. Au même titre que l’optimisme et le pessimisme, ils ne sont que des spéculations sur les perspectives de résultats, notamment celles que nous pouvons tirer de nos actes, qu’il s’agisse d’un profit personnel ou d’un résultat profitable à l’intérêt général. On réduit, dès lors, notre questionnement à ce qui est possible ou pas, à ce qui va arriver ou pas, au lieu de nous concentrer d’abord et avant tout sur ce qui est désirable. Les montagnes russes émotionnelles de l’espoir et du désespoir nous rappellent exactement celles que distillent les médias de masse. On s’excite, puis on s’avachit. On zappe. On se regonfle, on s’épuise, on se lasse. Et, dans les luttes, on passe son tour pour quelques mois ou quelques années de fatigue et de résignation, sous le contrecoup de déceptions inévitables.

Pourtant, rien n’est joué d’avance. Tout est à faire sans croyance autre que le bien-fondé de nos propres choix à réexaminer régulièrement. Il n’est plus temps d’espérer ou de désespérer, mais d’écouter simplement nos désirs et de les suivre sans crainte. Ne plus spéculer sur nos perspectives de résultats. Ne plus s’abandonner aux aléas du marché des actes, quelles qu’en soient les cotations. Ne plus attendre. Repousser les ruses de la résignation. Désirer et agir, tout simplement.

- - - N’obéir plus qu’à nous-mêmes - - -

Du haut de leurs citadelles, les seigneurs d’aujourd’hui et leur entourage savent que les temps sont venus, comme le savaient la plupart des puissants de l’Ancien Régime à la veille des soulèvements. Ce n’est pas à nous d’avoir peur. Ce n’est pas à nous d’hésiter. Ce n’est pas à nous de renoncer.

Il est temps d’arrêter de baisser la tête. Il est temps de sortir de nos vies bien rangées. Il est temps d’occuper les villes et les campagnes. Il est temps de bloquer, couper, débrancher tout ce qui nous aliène, nous opprime et nous menace. Il est temps de nous réunir partout en assemblées et de n’obéir plus qu’à nous-mêmes. Il est temps de détruire définitivement tous les pouvoirs et de déplacer tous leurs emblèmes et statues dans des musées de la tyrannie révolue, pour permettre l’occupation complète, permanente et définitive de toutes les places, d’un bout à l’autre du monde.

Chaque jour plus nombreux, par-delà nos différences, il est temps de chanter et danser la vie à réinventer, au-delà des ruines. Il est temps de lever nos verres ou nos poings vers les étoiles, dans le crépuscule des idoles, et de proclamer : « Que la fête commence ! »

* Extrait du livre "QUE LA FÊTE COMMENCE !" (Les Éditions Libertaires, décembre 2015).

Co-auteurs :
Jean-François BRIENT
Serge QUADRUPPANI
Yannis YOULOUNTAS
John HOLLOWAY
Jean-Claude BESSON-GIRARD
Noël GODIN
Alessandro DI GIUSEPPE

Livre en copyleft (copiable et photocopiable à loisir).

Disponible
– en librairies (10 euros)
– sur le site de l'éditeur : http://editions-libertaires.org/?p=825
– sur le site de Je lutte donc je suis (sans frais de port et vendu au bénéfice des initiatives solidaires) :
http://jeluttedoncjesuis.net/…/nouveau_bon_de_commande_2_dv…
– sur Internet (divers extraits), comme ici, par exemple :
http://inventin.lautre.net/contributions.html…
– et où vous voudrez (extraits ou même en entier, faites ce que bon vous semble, sur Internet, dans la rue ou ailleurs).