Rue de la République (dans la colère), par Arnaud Maïsetti
 
Un jour.
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.


Jour de grève à Marseille : on est foule à marcher d’un métro à l’autre, et d’un autre encore pour rejoindre d’autres encore, et la foule grandit, avance d’un pas pressé qui la mettra de toute manière en retard, les rues transformées en manifestation pour rien, juste là d’aller d’un endroit à l’autre dans le silence d’aucune revendication, juste aller là parce que le monde sous la ville s’est arrêté et soudain d’aller là nous rend à cette ville, on est la pulsation et on est l’afflux de sang qui la fait aller, on est foule soudain, gloire à la grève qui nous laisse sur le rivage libre d’être face aux lointains, foule en ressac qui va et s’éloigne infiniment pour s’approcher d’elle-même. 


     Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
     Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
     D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînement « de fil en aiguille ».
     Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.
 

Une autre image : rue de la République, les boutiques au rez-de-chaussée ne sont que des affiches en cartons, on y a peint des clients pour de faux, et peint des fausses marchandises qu’on n’achèterait pas si elles étaient en vente – et sur le carton de ces enseignes encore à vendre, des lettres rouges qui disent la colère, des insultes ou des mots d’amour pour la colère, ou simplement la colère avec des lettres illisibles, et des hommes passent devant sans rien voir, marchant dans la colère sans le savoir, allant de leur pas d’hommes vers le soir, et vers le matin, déchu continuellement d’être ce que nous sommes, dans la haine des déchéances et le salut qu’on finira dans la colère à trouver le mot qui pourrait dire le contraire des déchéances de toutes sortes.
 

  A coup de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance ?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.
     Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
     Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.
     Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.
     Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.
 


Une autre image encore : sur ces panneaux de libre expression, celles qui servent en temps d’élection à fabriquer de la démocratie et encercler sur quelques mètres carrés la possibilité enclose de s’exprimer librement (ailleurs non, évidemment), sur ces panneaux de bois où se délivrent les appels à la libre expression, c’est l’assaut des cirques. Geste de la ville pour désigner le cirque électoral, et ces clowns qui gouvernent d’ici jusqu’au Panama l’ordre du monde en coupe réglée. Comme ils font honte aux clowns véritables, clowns gueule enfarinée qui réinventent l’espace et leur visage, et démasquent et s’enfoncent dans la joie des douleurs impossibles. Gloire aux clowns véritables ; respect à leurs colères. Respect aux crachats qu’ils soufflent avec tendresse sur les identités de carton : et le rire qu’ils portent, rouge sur les lèvres comme de la colère un baiser déposé sur le monde, pour la morsure, la beauté du geste, le ridicule de ne pas être d’ici et de vouloir l’inventer encore, ce monde qui plonge et qu’on finira par relever malgré lui et pour lui : images de la colère ce matin, qui montent et en appellent d’autres.
 

     clown, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance.
Je plongerai.
Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert
     à tous
ouvert à moi-même à une nouvelle et incroyable rosée
à force d’être nul
et ras…
et risible…
Michaux, Clown

Arnaud MAÏSETTI


Arnaud Maïsetti vit et écrit entre Paris et Marseille, où il enseigne le théâtre à l'université d'Aix-Marseille. Vous pouvez le retrouver sur son site Arnaud Maïsetti | CarnetsFacebook et Twitter @amaisetti.
Photographies : Marseille, 2016
© Arnaud Maisetti