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A Châlons-en-Champagne, de jeunes migrants montent sur scène pour raconter leur histoire

A Châlons-en-Champagne, de jeunes migrants montent sur scène pour raconter leur histoire

De jeunes migrants ont joué un spectacle inspiré de leur propre vie, qu’ils ont entièrement écrit. Un projet théâtral intitulé « de l’un à l’autre », qui a permis de découvrir des jeunes bourrés de talent, d’énergie, d’humour et de générosité, bien loin de l’image misérabiliste qu’on leur colle habituellement. Reportage à Châlons-en-Champagne.

Ils ont tout donné, avec une sincérité et une générosité exceptionnelles. Balayés, les hésitations, les trous de mémoire et le trac lors de la générale, une heure auparavant. Lorsque les six jeunes migrants sont entrés sur la scène de la salle Pelloutier de Châlons-en-Champagne, ils ont joué comme si leur vie en dépendait. Ont défilé, sous nos yeux, leur parcours depuis l’Afrique, la traversée périlleuse des frontières, leur découverte de Paris -ville magnifique mais cruelle-, les difficultés de l’exil et leurs relations difficiles avec l’administration française, pour un spectacle d’une « authenticité difficile à égaler », comme le notait lundi le journal local, l’Union. Devant une cinquantaine de spectateurs enthousiastes, dont plusieurs autres jeunes migrants de Châlons, venus de toutes les régions du monde, tous auront été brillants et magnétiques, y compris les trois jeunes Marnais -Bastien, Maria, Selma-, qui ont aussi participé à l’aventure sur scène.

« Silence is just another word for pain. The fact that I am here doesn’t mean I can’t get there ».

« De l’un à l’autre », Vincent, Nigéria.

L’expérience est d’autant plus convaincante que les textes des scènes jouées ce dimanche, ont été magnifiquement écrits par les jeunes eux-mêmes, à partir d’un travail d’improvisation théâtrale. Chacun y a naturellement trouvé sa place. Comme Vincent, arrivé du Nigéria anglophone, après le massacre de ses parents par Boko Haram qui, au départ, pensait ne rien pouvoir partager. Lors de la scène qui ouvre le spectacle, Maria, une jeune Châlonnaise originaire de Stavropol en Russie, l’invite à raconter son histoire. C’est ce que vont faire, une heure durant, Samba, Alpha, Ousmane, Jérémie, Vincent et Nelson*. L’injustice, la corruption, les conflits familiaux et la guerre qui brisent les jeunes dans leurs pays d’origine, jusqu’à les contraindre à l’exil. Le paradoxe de cette Afrique, continent riche en matières premières, minerais et métaux précieux, pillé par les occidentaux, avec la complicité des pouvoirs africains. Autant de scènes qui s’enchaînent sous l’œil attentif de la caméra de Reza Serkanian, réalisateur franco-iranien. Convaincu du caractère exceptionnel de ce projet qui charrie des émotions universelles, il compte en tirer un film qui toucherait bien au-delà des seuls militants engagés auprès des migrants.

« J’aime mon pays, je n’avais pas envie de le quitter, je n’avais pas envie de faroter, je voulais travailler mais si tu ne connais personne en Afrique, tu n’es rien ».

« De l’un à l’autre », Jérémie, Mali

Dans ce spectacle où les scènes se succèdent sans temps morts, il y a aussi le racket, le travail forcé et la mort de compagnons de route rencontrés lors de cette fuite à travers le continent africain, puis l’arrivée en France, la survie dans la rue et la confrontation avec une administration inhumaine et ubuesque. Scène particulièrement réussie, celle décrivant ces fameuses évaluations qui leur sont imposées, afin de déterminer s’ils sont mineurs et relèvent de la protection de l’enfance ou s’ils sont majeurs et donc expulsables à tout moment. Une logique du soupçon qui s’acharne à débusquer la moindre incohérence dans leur récit, pourtant poignant, jusqu’à ces tests osseux (une radio du poignet) décriés y compris par les experts, « fiables à deux ans près ». Ce sont les jeunes blancs du groupe qui jouent, provoquant un retournement cocasse. « Encore des français, encore des Châlonnais », soupirent Maria et Selma, tandis que Bastien explique qu’il a juste choisi de « partir pour survivre ». « Oui, j’aimais bien boire un verre Place Foch [centre-ville de Châlons], oui j’aimais bien traîner avec mes amis au Jard » (parc de la ville), lâche l’étudiant nancéen, qui explique que sa ville a été détruite par la guerre. Le spectre d’un Châlons-en-Champagne ravagé par les flammes s’invite fugacement sur scène. La dernière scène est un message d’espoir et de courage, porté par Vincent, dont les parents ont été tués par Boko Haram. « Never stop believin’, never stop tryin’, never give up, your day will come ».

 

Photo : Céline Rallet

Photo : Céline Rallet

« On ne me croit pas. Ma date de naissance est toujours la même, je la porte avec fierté (…) Quand on me la demande, quand on me la redemande, quand on me la reredemande (…) Cet exil se transforme en cauchemar, car ce fils ne s’était jamais préparé à de telles controverses ».

« De l’un à l’autre », Ousmane, Côte d’Ivoire

La veille, en marge d’une répétition, les jeunes des deux continents se sont baignés dans la Marne, près des anciens bains municipaux de Châlons-en-Champagne, aujourd’hui désaffectés et rendus à la végétation luxuriante. Au milieu des rires et des cris, ils se sont éclaboussés, ont fait mine de mettre les filles à l’eau et pris d’assaut la jetée et le plongeoir, comme n’importe quels garçons de leur âge. Mardi dernier, ils étaient invités à l’anniversaire de Lucie, qui a assisté Reza Serkanian lors du tournage. Le mercredi, ils ont joué à nouveau dans un square de Châlons-en-Champagne et le jeudi ils étaient invités à un barbecue. Un planning qui se remplit au gré des rencontres, avec des moments de joie intense arrachés à une vie en pointillés. A l’issue de la représentation, ils sont assis à la terrasse d’un café du centre-ville et chantent l’une des chansons du spectacle, Atidebayo, dont le titre signifie « Unis pour la vie », en langue guéré, l’une des ethnies de la Côte d’Ivoire. Un refrain repris en cœur par l’ensemble des participants au spectacle, lors d’une soirée d’été entre amis à Châlons-en-Champagne. Sauf qu’eux ne sont pas en vacances.

« Je suis d’un pays très lointain et ma vie a été déjà trop chargée de peine. Nous sommes venus dans cette ville pas pour vous rendre moins tranquilles, mais plutôt parce que nous sommes fatigués d’avoir trop marché ».

« De l’un à l’autre », Nelson, Côte d’Ivoire

Ils ont tout juste 18 ans. Ont été renvoyés du foyer où ils étaient hébergés par le Service d’accueil des mineurs isolés étrangers (SAMIE) de la Marne. La veille de sa mort, en janvier dernier, Nelson était avec Denko Sissoko, ce jeune Malien qui s’est jeté de la fenêtre de sa chambre au 8e étage. Samba, qui l’a connu aussi, a témoigné sur une radio locale de l’abandon dans lequel ils étaient laissés, encadrés seulement par cinq éducateurs pour 73 jeunes migrants, de la peur de s’endormir à cause des visites incessantes des flics, du manque de soins et des entretiens ponctués de menaces avec Madame D., responsable du SAMIE unanimement redoutée. Jérémie a lui aussi été virée par l’association qui le prenait en charge, après un article paru dans la presse. Certains n’ont pas de papiers et sont à la merci d’un contrôle de police. Ils sont hébergés à l’hôtel ou chez des particuliers. Lorsque je l’interroge sur sa situation, le sourire d’Ousmane se fige. Pourtant, ils ont encore l’âge d’avoir des rêves. Devenir logisticien pour Jérémie, avocat ou écrivain pour Ousmane, chimiste pour Vincent. Ou encore inviter toutes les personnes rencontrées en Côte d’Ivoire, pour Nelson. Marie-Pierre Barrière, qui les porte à bout de bras, multiplie les navettes en voiture, rassure, engueule aussi, comme une lionne veille sur ses petits. Pas facile de préparer un spectacle, quand il faut trouver une solution pour une rage de dents alors que la couverture CMU a pris fin il y a trois mois, lorsque le vendredi, un rendez-vous est prévu avec le Juge des enfants ou lorsqu’il faut trouver une formation ou une école à la rentrée.

« On veut juste se fondre dans la masse, être comme tout le monde. Mais malheureusement, c’est impossible, il est plus facile de franchir des frontières de barbelés que des montagnes nourries de peur et d’indifférence ».

« De l’un à l’autre », Selma, Reims

C’est Marie-Pierre Barrière (MaPi pour ses amis), professeure de français dans un collège de Châlons-en-Champagne, qui a eu l’idée d’un atelier théâtre réunissant jeunes migrants et jeunes Châlonnais en janvier dernier. Sans penser qu’il déboucherait sur une représentation devant un public. Mère de trois enfants qui s’est investie sans compter depuis 2013 auprès des mineurs étrangers isolés, comme les nomme l’administration, a eu envie de montrer qui ils sont réellement et de faire entendre leur parole, « sans plaquer un discours compassionnel obligé sur leurs propos ». Militante du réseau éducation sans frontières (RESF), qui apporte aide et soutien aux migrants, cette ex-militante du MODEM regrette que les collectifs soient uniquement « polarisés sur la lutte politique », quand « il faut aller chercher les gens un par un pour les convaincre d’agir ». « Qu’est-ce qu’on fait de ces jeunes là-dedans ? », interroge cette femme de 44 ans, qui a grandi dans une famille catholique de six enfants et pour qui s’engager, c’est d’abord donner de soi. Il a fallu tout organiser jusque dans les moindres détails, aplanir les différends entre la metteure en scène de théâtre et le réalisateur de cinéma dont les méthodes de travail divergent, assurer un minimum de stabilité aux jeunes migrants pendant toute la durée du projet. MaPi a entraîné dans son sillage sa soeur cadette Marie-Christine, éducatrice spécialisée dans le département, qui fait office de régisseuse : préparer les repas, trouver un disque dur pour le film ou encore apprendre à nager à Ousmane. Le financement est assuré par une cagnotte leetchi et des fonds de la fondation Baudoux, qui soutient des projets d’insertion. Les jeunes Châlonnais ont été recrutés via Facebook. A l'exception de Selma, la benjamine du groupe. Selma , à la maturité étonnante pour une adolescente de 12 ans, est la fille de Ibtissam Bouchaara. Nous avons plusieurs fois évoqué la menace de licenciement qui pèse sur cette éducatrice, pour avoir dénoncé une aide à l'enfance à deux vitesses, s'agissant des jeunes migrants de la Marne.

 

« Le monde n’a que trois temps. Hier, aujourd’hui et demain. La branche qui s’est cassée est le passé, entre la branche et la terre est le présent, la terre est le futur. Tu ne pourras jamais remonter de la même manière que tu es tombé ».

« De l’un à l’autre », Samba, Guinée

Céline Rallet, comédienne, metteure en scène et militante, qui a animé cet atelier théâtre et aidé ses jeunes participants à « libérer leur parole » est à la fois comédienne, metteure en scène et militante. « Les migrants ne sont pas que des corps qu’on retrouve sur la plage, à Calais ou à La Chapelle » s’agace cette Bruxelloise d’adoption, qui a créé sa propre troupe de théâtre « le groupe sans nom ». « Ils ont beaucoup à nous apprendre », explique cette femme âgée de la quarantaine, qui dit avoir « retrouvé grâce à ces jeunes Africains un désir de théâtre indépendant de toute notion de réussite professionnelle ». Le spectacle s’est écrit sur deux semaines du 9 au 22 juillet pour les dernières scènes. Dans le texte qu’elle lit sur scène, Céline Rallet déclare « les migrants (…) ne violent pas les frontières, ils n’agressent pas le bel ordonnancement géopolitique des nations. Ils font au contraire advenir un monde là où il n’y avait qu’un globe ».

« Mais qu’est-ce que je dois faire pour être française ? Moi j’aime la France, la France est belle. C’est mon pays, c’est ce pays qui m’a adoptée. Dès que tu entends mon accent, tu m’évites, tu changes d’attitude et de pensées ».

« De l’un à l’autre », Maria, Châlons-sur-Marne.

Marie-Pierre (MaPi, comme l’appelle ses amis) a dès janvier décidé que l’atelier serait filmé afin d’en garder une trace. L’amie réalisatrice qu’elle contacte l’aiguille finalement sur Reza Serkanian, qui a réalisé un documentaire tourné au Gabon, Ceux qui mangent du bois, qui part des pratiques animistes du pays pour raconter l’Afrique d’aujourd’hui. Le réalisateur de 51 ans la prévient : s’il vient, c’est pour réaliser un documentaire qui sera diffusé au grand public. Reza Serkanian vit à Paris, tout près du quartier de la Chapelle à Paris, s’est tout naturellement intéressé aux migrants qui se sont installés sous le métro aérien pendant plusieurs mois, dans des conditions d’hygiène dramatiques. Il les a filmés mais trouvais que ses images ressemblaient trop aux reportages télévisés. « J’avais envie de rentrer plus dans la vie des gens », explique ce réalisateur qui a également réalisé le long métrage Noces éphémères, présenté à cannes en 2011. Aujourd’hui, il doit trouver les fonds nécessaires pour boucler son film et monter les dizaines d’heures de rushes, avant de tourner de nouvelles scènes à la rentrée.

« C’est l’histoire d’une fourmi, toute petite, toute mimi, qui décida malgré son jeune âge de partir en voyage. Elle allait poser sa question, quand sans admonestation, l’être humain s’approcha et d’un coup de main l’aplatit ».

« De l’un à l’autre », Bastien, Nancy

 

En observant les relations qui se construisent entre les jeunes migrants d’Afrique de l’Ouest et les jeunes de la Marne, on réalise que c’est peut-être un nouveau monde qui se construit, grâce à l’opiniâtreté de quelques personnalités chalonnaises. Un monde futur qui donnerait la priorité à l’humain, à l’échange et à la confiance, plutôt qu’au soupçon permanent. On observe ce trop-plein de vie et d’énergie, de joie et de malice, malgré les épreuves, cet enthousiasme et l’inventivité dont ils font preuve à chaque instant. Peut-on seulement penser que l’on n’ait pas besoin de cette capacité neuve à réinventer notre monde ? Alors oui, on aimerait qu’ils posent leurs valises pas loin, à un endroit où on serait heureux de les retrouver régulièrement. Un endroit qui serait enfin à eux et à nous. Où on ne commencerait pas par exiger la présentation d’un titre d’identité avant de boire un verre ensemble et de réinventer la langue française, avec chaleur et humour. Marie-Pierre Barrière, elle, y croit. Et la foi, comme souvent, soulève des montagnes.

Véronique Valentino

A écouter : Atiyedao (« unis pour la vie »), par la chanteuse ivoirienne Ruth Tondey : https://www.youtube.com/watch?v=_5D_Kdz5VoI&feature=share

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