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La France a encore pété et ça ne me fait pas rire, par Serge Quadruppani

La France a encore pété et ça ne me fait pas rire, par Serge Quadruppani

Un cran vient d'être franchi, qui ressemble beaucoup à un point de non-retour dans la fabrication d'un bouc émissaire promis au pire. 

La France et moi, on a toujours eu des relations compliquées. Ce pays dans lequel le hasard des migrations des XIXe et XXe siècle m'a fait naître, m'a donné une langue avec laquelle j'aime appréhender le monde, et un passeport qui me permet d'y voyager (même si, récemment, pour des raisons qui ne m'ont pas été signifiées, il me rende difficile le passage des frontières). Mais je n'ai jamais réussi à considérer l'hexagonie comme ma "Mère Patrie". La Patrie, n'en parlons pas, ce mot si imprégné de sang est impropre à un quelconque recyclage. Mère? Merci, j'en ai déjà eu une, avec son lot d'amour et de névroses, qui m'a suffi largement. Tout au plus puis-je considérer la France comme une tante un peu foldingue, avec des côtés extrêmement minables et d'autres plus sympathiques: ainsi de la gréviculture, de l'imprégnation dans sa mémoire collective de l'idée révolutionnaire, même si elle a pris depuis 1968 la mauvaise habitude de ne faire la révolution que jusqu'à la date du départ en vacances. Durant mars 2016, le beau mois qui a duré trois mois, quand elle laissait s'exprimer sa part d'imagination radicale, quand toute la racaille politicienne n'avait plus rien à dire que des mots encore plus morts que d'habitude et qu'une minorité active de la population semblait tenir le haut du pavé, je l'ai bien aimée, la vieille diablesse. Mais voilà, la France a une mauvaise habitude: n'ayant jamais digéré son pétainisme et son passé colonial, de temps en temps, elle pète, la vieille salope.

Elle lâche une puanteur qui révèle ce que nourrit son ventre encore fécond. Une puanteur qui surprend, dégoûte ou fait rire ses voisins européens, mais enfin, ils sont habitués et en général, on passe très vite à autre chose.

Mais là, vraiment, avec l'histoire des burkinis, on peut dire que la France en a lâché un que c'était du lourd. Une loufe chargée d'une islamophobie méphitique, bien longuement mûrie au soleil de la Côte d'Azur, avec la contribution des pépés de l'OAS et de leur descendance, des retraitéEs momifiés dans leur mesquinerie friquée, des abrutis surjouant la provençalitude ou la corsité.

Comme il est de rigueur depuis quelques années, le racisme post-moderne, celui qui se pare des vertus du féminisme (un féminisme tout à coup promu par des gens qui refusaient naguère aux femmes le droit d'avorter) et de la laïcité (késaco?), ce racisme post-moderne a fourni un langage adéquat à l'expression d'une énième version de ratonnade symbolique. Extension aux plages du domaine de la haine. On peut accoler bien des signes à ces tenues de bain islamistes concoctées par de très modernes multinationales du tissu, dont certains sont effectivement d'un obscurantisme très détestable mais on peut aussi remarquer que cette manière de vouloir effacer le corps de la femme ne fait qu'attirer les regards sur lui, au milieu de ces kilomètres carrées de peaux bronzées à l'aide des produits des multinationales du cosmétiques, marqués de tatouages grégaires par la colonisation des imaginaires, imprégnés de tant de marqueurs sociaux qu'on ne voit plus qu'un uniforme tas. On aurait pu juger que cette exhibition du refus de l'exhibitionnisme était porteuse d'effets contradictoires et laisser à l'initiative individuelle le soin de rejeter ou d'intégrer les burkineuses dans la communauté plagiste comme il se fait chaque jour, par le regard, l'expression faciale ou les réflexions à mi-voix, quand surgissent des corps non-conformes, trop gros, trop maigres, trop dévêtus ou pas assez. Bien sûr, c'était trop demander à la passion française pour les débats débiles. C'était trop demander à des élus locaux en quête de leur quart d'heure de célébrité et comme on peut toujours compter sur ces zozos pour battre des records d'imbécillité criminelle, ils ont carrément associé le burkini avec le terrorisme.

On aurait quand même pu faire comme on fait souvent quand quelqu'un pète en société: regarder ailleurs et pincer le nez, ou rigoler bruyamment comme le font les journaux du monde entier. On avait vraiment envie de se taire et de lire des réflexions intelligentes.

Et puis, Valls, dont on peut dire aujourd'hui ce que Baudrillard disait de Georges Marchais en son temps - qu'il est l'incarnation de l'instinct de mort des Français, Valls le socialiste d'extrême-droite en quête désespérée d'un électorat flottant, a décidé de franchir un pas supplémentaire. Reprenant les mots d'une vieille ganache patriotarde, le pompier incendiaire Chevènement, il conseille aux musulmans "la discrétion".

Et là, on est rattrapé par la nécessité de le dire : un cran vient d'être franchi, qui ressemble beaucoup à un point de non-retour dans la fabrication d'un bouc émissaire promis au pire. En septembre 1933, un jeune journaliste qui se voulait objectif et mesuré, et qui se trouvait être infiniment plus intelligent que Valls, racontait l'Allemagne hitlérienne et, à propos des persécutions anti-juives, laissait tomber :

"A coup sûr, les Juifs ont manqué de prudence. On les remarquait trop."

Raymond Aron écrivait ceci dans le numéro du 15 septembre 1933 de la revue Europe. On trouvera dans les pages reproduites ci-après de Les Infortunes de la Vérité, que j'ai publié chez Orban en 1981, de quoi contextualiser cette affirmation qui fait si mal à lire aujourd'hui.

Toutes les précautions sont à prendre, quand il s'agit de faire des comparaisons entre des époques si différentes. Mais une chose est sûre: quand on commence à reprocher aux victimes de la xénophobie d'Etat de manquer de discrétion, on peut au moins conclure que, pour elles, c'est mal parti.

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Essayiste, traducteur et éditeur littéraire libertaire français, auteur de romans policiers et traducteur de la série des Commissaire Montalbano d'Andrea Camilleri, Serge Quadruppani tient un blog où il s'exprime sur l'actualité "en attendant que la fureur prolétarienne balaie le vieux monde" : Les contrées magnifiques

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