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C’était à Paris, en janvier 2015. Comment oublier l’état où nous fûmes ?

C’était à Paris, en janvier 2015. Comment oublier l’état où nous fûmes ?

Nous aurions préféré qu'on se souvienne des assassinats de janvier 2015 ainsi. Sans commémoration. Sans discours. Sans étoiles de la chanson. Mais dans nos conversations les plus graves et les plus intimes, comme celle que l'écrivain Mathieu Riboulet et l'historien Patrick Boucheron tinrent pendant ces jours où la mort nous  fait violence. Elles sont devenues la matière d'un petit livre qui était paru chez Verdier, et dont nous n'avons pas entendu dire qu'il fut distribué par les autorités Place de la République ou dans les lycées. 

« C’était à Paris, en janvier 2015. Comment oublier l’état où nous fûmes, l’escorte des stupéfactions qui, d’un coup, plia nos âmes ? On se regardait incrédules, effrayés, immensément tristes. Ce sont des deuils ou des peines privés qui d’ordinaire font cela, ce pli, mais lorsqu’on est des millions à le ressentir ainsi, il n’y a pas à discuter, on sait d’instinct que c’est cela l’histoire.

Ça a eu lieu. Et ce lieu est ici, juste là, si près de nous. Quel est ce nous et jusqu’où va-t-il nous engager ? Cela on ne pouvait le savoir, et c’est pourquoi il valait mieux se taire ou en dire le moins possible — sinon aux amis, qui sont là pour faire parler nos silences. Ensuite vient le moment réellement dangereux : lorsque tout cela devient supportable. On ne choisit pas non plus ce moment. Un matin, il faut bien se rendre à l’évidence : on est passé à autre chose, de l’autre côté du pli. C’est généralement là que commence la catastrophe, qui est continuation du pire.

Il ne vaudrait mieux pas. Il vaudrait mieux prendre date. Ou disons plutôt : prendre dates. Car il y en eut plusieurs, et mieux vaut commencer par patiemment les circonscrire. On n’écrit pas pour autre chose : nommer et dater, cerner le temps, ralentir l’oubli. Tenter d’être juste, n’est-ce pas ce que requiert l’aujourd’hui ? Sans hâte, oui, mais il ne faut pas trop tarder non plus. Avec délicatesse, certainement, mais on exigera de nous un peu de véhémence. Il faudra bien trancher, décider qui il y a derrière ce nous et ceux qu’il laisse à distance. Faisons cela ensemble, si tu le veux bien – toi et moi, l’un après l’autre, lentement, pour réapprendre à poser une voix sur les choses. Commençons, on verra bien où cela nous mène. D’autres prendront alors le relais. Mais commençons, pour s’ôter du crâne cet engourdissement du désastre.

Il y eut un moment, le 7 janvier, où l’on disait : douze morts, et on ne connaissait pas encore les noms ; on aurait pu deviner en y pensant un peu mais on préférait ne pas. Nous sommes encore dans cette suspension du temps, ne sachant pas très bien ce qui est mort en nous et ce qui a survécu dans le pli. Maintenant, un peu de courage, prendre dates c’est aussi entrer dans l’obscurité de cette pièce sanglante et y mettre de l’ordre. Il faut prendre soin de ceux qui restent et enterrer les morts. On n’écrit pas autre chose.

Des tombeaux.


Le corps que nous formons depuis 1789 n’est pas un mythe, n’est pas qu’un mythe, dans cinq jours, le 11 janvier, nous en ferons à nouveau l’expérience aux yeux du monde, lequel n’aura alors pas assez d’alphabets pour le décrire, et ce reflet renvoyé en langues étrangères nous laissera pensifs, rassérénés peut-être, provisoirement, mais pensifs : il n’est de corps cinglants, de langages assemblés, qui ne se pulvérisent, qui ne se désassemblent. Car nous avons peu à peu déserté la grande place ouverte où nos corps se rejoignent pour prendre la parole parce que, même si nous savons bien que nous n’avons que ça, le corps et le langage, pour former tous les « nous » dont nous faisons partie, ou simultanément, ou successivement, nous nous sommes lassés de voir qu’ils ne faisaient plus la vie, mais l’imitaient seulement, parce que les transformations, vertigineuses, du monde ne nous tendaient plus rien que des miroirs lustrés, des habits séduisants, des illusions sociales, des enclos protégés, et, à l’autre bout du spectre, des aumônes, de la graisse et du sucre, de l’indignité en pagaïe, pour ne rien dire des théâtres lointains dévorés par la pègre, les trafics, la haine, la guerre, l’envie. Nous l’avons désertée, sans le vouloir vraiment mais sans le regretter davantage qu’en passant.


Le 6 janvier je sais que la partie du monde où je vis va assez mal, le malaise y grandit et les craintes avec lui. Je sais qu’une part importante de ce malaise provient de la pliure imprimée sur les corps par les années quatre-vingt, avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, pliure qui n’a depuis cessé de s’enfoncer dans les peaux et les os – Hollande, je m’en avise depuis peu (voyez combien de naïveté demeure au creux des réflexions), ne faisant que poursuivre la tâche entamée ouvertement par le cynisme sarkozyste. Je le sais, et nous n’en faisons rien. Car, quelles que soient les innombrables propositions, le jaillissement quasi continu d’intelligence collective ici et là, les somptueuses réflexions et propositions politiques venues des plus affirmées de nos marges, aucun de ces essais ne se transforme en un flux qui nous donne envie de nous saisir, de nouveau, de nous. Le 6 janvier, je pense qu’au fond nous n’avons pas encore touché ce fameux fond qui permet, paraît-il, de remonter, que nous ne nous sommes pas laissés encore tailler en assez de pièces pour tout envoyer valser comme nous souhaitons ardemment que le fassent les Grecs et les Espagnols, les Portugais et les Irlandais aussi peut-être, que nous avons tous allègrement laissés tomber, disons-le.

Nous ne voulons rien dire de ce qu’on nous propose, cela nous le savons, mais nous n’avons pas de forces, ou trop éparpillées, et la crainte grandit. C’est que voilà soixante-dix ans que nous sommes en paix, presque trois générations. Cela ne signifie pas, hélas, que nous ne soyons pas en guerre, lointaines via notre participation à divers conflits externalisés, pour employer un terme choyé par la langue du capitalisme, ou internes, je veux dire dans nos corps, nos cœurs, nos têtes, via la double culpabilité qui nous porte, nous autres qui sommes en paix, la culpabilité des pères, résumée en deux mots : Vichy (ce sont bien des Français, c’est-à-dire nous, qui ont activement collaboré à l’effort de la guerre nazie en envoyant les Juifs de France en enfer), l’Algérie (ce sont bien des Français qui ont colonisé puis exploité l’Algérie, torturé et assassiné des Algériens quand le vent de l’indépendance a soufflé, enfin sans transition ou presque convié en masse ces mêmes Algériens à venir travailler au cœur même de l’ancienne puissance coloniale avant de finir par les vouer aux gémonies du mépris et de la relégation depuis que l’on se dit qu’ils ont, les ingrats, tapé l’incruste). Cette double culpabilité, nous la verrons nous prendre en tenaille, peser de tout le poids de ses malentendus dans les jours qui viennent, après le 11 janvier.

Mais nous sommes le 6, et la crainte grandit depuis quelque mois, un ou deux ans peut-être. Elle est diffuse, certes, mais nette, on ne peut plus l’ignorer, on a passé le stade des signes avant-coureurs, dans le vrac du quotidien, souvent confus, on démêle pêle-mêle : l’exaspération croissante, banale, des gens (de nous) dans la rue, la tension qu’ils (nous) ne prennent plus la peine de masquer, le risque de rixe qui affleure quotidiennement, la misère à ciel ouvert, l’iniquité des traitements, le dévoiement des processus de décision, l’esprit de combine érigé en principe de gouvernement partout où se niche la plus petite parcelle de pouvoir supposé, un paysage politique corrompu, démissionnaire, bien sûr les petites attaques mesquines contre « la culture » (municipalités frontistes, Medef et Rue de Valois confondus), ses acteurs étant sommés de produire de plus en plus de lien pour de moins en moins d’argent, une bruyante campagne haineuse de la fine fleur de la réaction, tous âges et tendances confondus (grenouilles de bénitiers plus ou moins jeunes, psychanalystes, prélats de toutes les religions, vieilles familles maurrassiennes plus ou moins bien ravaudées, personnel politique essoufflé et intellectuels épuisés) pour empêcher une avancée vers l’égalité des droits des homosexuel(le)s, et last but not least, le come-back inespéré, massif des religions, toutes tendances confondues là encore, et de leur inépuisable cortège de coercitions en tous genres que d’aucuns ont cru bon de renommer « fait religieux » et de recommander à l’attention de nos chères têtes blondes dès les bancs de la communale… Et j’en passe, il va sans dire, bien plus que je n’en dis. Je note tout cela, certains jours je commence à trouver que ça pèse, je me dis qu’il se pourrait bien que ce soit ça, finalement, ce que les manuels d’histoire nommaient « la montée des périls » pour désigner, avec leur confortable recul, les années trente en Europe. Il y a beau temps que je me demandais ce que ça pouvait bien faire au corps, au cœur et à l’esprit de vivre une période où d’une année à l’autre tous les signaux passent au rouge : est-ce qu’on s’en aperçoit, est-ce qu’on en prend la mesure, est-ce qu’on y pense, est-ce qu’on en rêve, est-ce qu’on en est malade, est-ce qu’on se laisse prendre par surprise, est-ce qu’on se sent condamné à l’impuissance, est-ce qu’on décide d’agir, mais alors pour faire quoi, est-ce qu’on pense à partir, si on peut, et quand ?

On ne sait pas, il va falloir improviser, mais il est certain que, le 6, on en est là. Quelque part entre le marteau et l’enclume, désinvestis, fragmentés, apeurés par les communautés insondables qui surgissent toujours plus nombreuses, toujours plus fermées. Laminé économiquement au fil des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, le dernier « nous » en date que nous ayons formé généralement sans trop d’hésitation, parfois même avec enthousiasme, entre 68 et 78, est laminé idéologiquement au mitan des années deux mille par le chœur de la sarkozie chantant sur tous les tons sa haine recuite de Mai 68. Le point culminant de ce laminage n’est pas encore atteint, mais c’est prévu, c’est pour demain, le 7 janvier. Ite missa est. Et cette rengaine-là aussi se chante sur l’air d’une culpabilité dans laquelle nous nous laissons trop souvent enfermer, la plupart de ces élans des années soixante-dix ayant fini dans des impasses meurtrières auxquelles est d’emblée renvoyé sommairement tout ce qui tente, hors sentiers et organisations, de nous sortir de la glu mortifère dans laquelle nous sommes pris – Gênes, pour mémoire, et gageons que d’aucuns ragèrent, le 26 octobre 2014, d’avoir échoué à faire de Rémi Fraisse un dangereux activiste de l’ « ultragauche ». Dès demain, 7 janvier, c’est la question des impasses meurtrières qui, littéralement, nous sautera de nouveau à la gueule.

Ce n’est plus une tenaille, mais cinq, mais dix, qui menacent de nous prendre entre leurs arêtes acérées. Trop de fronts sont ouverts et de questions posées auxquelles on n’ose apporter les réponses que le regroupement de nos pensées susciterait. On tâche pourtant, depuis le temps, de faire du mieux qu’on peut. Mais toujours la mort nous fait violence. Le 6 janvier je rentre de Berlin, où Frau Merkel, un œil sur Kiev et l’autre sur Athènes (pas de différé, même léger, dans les allées du pouvoir, que du direct et du simultané), commence à s’inquiéter, semble-t-il, de l’expansion du mouvement des Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident (Pegida), qui prend de l’ampleur, là-bas à Dresde tout entière livrée à la spéculation mobilière et immobilière, dépecée par le tourisme. Pour ceux à qui ça aurait échappé, l’écrivain Renaud Camus, qui écrivit longtemps dans Gai pied et fut en son temps préfacé par Roland Barthes en personne, entend se faire l’importateur et le représentant de Pegida en France – ça donne une mesure, française et rance, des glissements insensés qu’il faut enregistrer, ne pas perdre de vue.

Le 6 janvier je rentre de Berlin, il fait froid, partout la neige sur le sol vu du ciel. L’Europe est pâle, nous sommes épars. »

Patrick Boucheron & Mathieu Riboulet, Prendre dates, Paris, 6 janvier-14 janvier 2015, Éditions Verdier, 4,50€

Fabrication de la guerre civile, par Charles Robinson

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