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La grande peur africaine des voleurs de sexe - 3, par Jean-Jacques Mandel

La grande peur africaine des voleurs de sexe - 3, par Jean-Jacques Mandel

Dans la rue, sur un marché, un inconnu, un « sorcier », vous touche et immédiatement votre sexe disparaît. Il y a juste dix ans cette rumeur terrible traversa l’Afrique de l’Ouest à la vitesse d’un cyclone et fit près de trois cents morts. La peur des « réducteurs de sexe » plongea les États traversés dans un chaos indescriptible. Question : comment une rumeur locale peut-elle devenir l’expression sanglante d’une angoisse globale ? Une enquête de Jean-Jacques Mandel.

Bamako

Bamako

Vendredi 31, 9 h du matin, Quinzambougou.  Commissariat du troisième arrondissement

Un cube de béton et parpaing, couleur paille brûlée par le soleil qui vire jaune d’or au premier seau de pluie. Planté face à des feux tricolores, en contrebas de l’accotement depuis longtemps déstabilisé d’un carrefour perpétuellement au bord de l’apoplexie, ce poste de police tropical est digne de figurer dans une aventure de Spirou et Fantasio, façon Le nid du Marsupilami.

Devant, à coté d’un panier à salade bleu nuit portant les stigmates d’une récente lapidation, une théorie de mobylettes ciel et orange, de Honda 100 et 125, grosses mouches vertes et bleues métallisées, de Yamaha couvertes d’autocollants fluos glorifiant Allah ou les stars du reggae. War Inna Babylon !

En entrant, après une volée de marches, des murs fatigués chaulés d’un turquoise délavé donnent sur une courette impluvium, béton brut de décoffrage, abritant un manguier poussiéreux et un bananier malade. A côté de fichiers métalliques réformés vert olive, du plus pur style Navarro, c’est le règne de l’esthétique informelle : des tables de bois brut recouvertes, comme dans les gargotes, d’une symphonie de toiles cirées ornées d’hyperréalistes aubergines, poivrons et autres pétunias sur lesquelles trônent d’antiques et monstrueuses machines à écrire ; des méchants bancs en fer, imputrescibles, ou en bois blanc, rendus acajou brillant par des générations de fondements de suspects, et enfin, piège mortel pour les lombaires, des sièges bas tressés, comme dans les night-clubs, de scoubidous de plastique multicolore délité.

Dans le passage qui mène à l’arrière-cour, servant de garage et abritant un préau transformé en lieu de culte avec nattes de prières et bouilloires en PVC pour les ablutions, se trouve l’antichambre du bureau du commissaire principal Aboubacar Diouf. Une antichambre-secrétariat-salon de thé. Là, 24 heures sur 24, un « teaman », rémunéré par les policiers qui cantinent, confectionne à la chaîne, sur un petit fourneau à charbon de bois, les interminables séries de trois tours du traditionnel thé vert à la menthe. Le commissaire a été formé en France et son bureau lui ressemble, calme et professionnel, miraculeusement épargné du kitsch environnant.

Bamako, le Grand marché.

Bamako, le Grand marché.

Sur le cadastre, le troisième arrondissement est un immense rectangle qui s’étend des bords du Niger à l’hippodrome accroché à flanc des collines de Koulouba ; de l’Assemblée nationale à la zone industrielle, du marché de Médine au Raïlda. Un gigantesque chaudron de chômeurs, de zonards et de jeunes délinquants, dont la température monte lentement tout au long de la semaine ; arrivant à ébullition quand les foules surchauffées se transvasent directement de la grande mosquée aux gradins du stade omnisports ; à l’heure où, irrésistiblement aimantés, bergers et maquignons quittent le marché aux bestiaux et les abattoirs. Direction, les machines à sous flambant neuves du casino corse niché contre le parking du légendaire Hôtel de l’Amitié, en face de la télévision nationale. Le décor idéal pour un soap- opera brésilien dont les téléspectateurs maliens sont si friands. Zébus contre bandits manchots !

« C’est d’ici que tout part. Les manifs comme les rumeurs. » Le commissaire Diouf égraine la longue liste d’affaires qu’il a à traiter tous les jours. Et les multiples casquettes qu’il doit endosser. Le commissariat c’est le village dans la ville. Le souvenir de l’arbre à palabres. On y règle, le plus souvent à l’amiable, les problèmes du quartier : querelles de voisinage, accidents domestiques, de la circulation, petite délinquance, braquages nocturnes comme homicides amoureux. Entre le briefing du matin, la main courante, les interrogatoires des suspects, la réception des plaignants, les prières et les descentes surprises, c’est en permanence un joyeux capharnaüm ponctué par un ballet de jolies filles coquettes et avenantes, compagnes des policiers venues leur apporter la gamelle, vendeuses de bananes ou colporteuses de pagnes.

Le commissaire c’est le chef du village. A` la fois juge de paix, conciliateur, substitut du chef de famille et officier de police judiciaire. Il a la lourde tâche de faire la police du visible et celle de l’invisible. De mettre de l’ordre sur la voie publique aussi bien que dans une affaire de sorcellerie. Normal pour un flic malien. Pas besoin d’être Superman : « Chez nous, la sorcellerie est une infraction de droit commun classique, inscrite à l’article 209 dans le code de procédure pénal de 1961, toujours en usage. » Cet article réprime « ceux qui se livrent à des pratiques de sorcellerie, charlatanisme et magie, susceptibles de troubler l’ordre public ou de porter atteinte aux personnes et aux biens ». En clair : on constate, on rassemble les preuves et on arrête l’auteur de l’infraction, déféré auprès du procureur de la République. Simple, à un bémol près. Avec l’arrivée de la rumeur, les  commissariats se sont retrouvés dans l’œil du cyclone, projetés à l’épicentre du séisme. Comme dans toutes les villes qu’elle a traversées, les flics de Bamako ont dû revoir leur manuel, et les juges accélérer le débat sur le code pénal du troisième millénaire.

Pour mesurer l’ampleur de la folie collective, il suffit de parcourir un mois de main courante au commissariat du troisième arrondissement ainsi que les procès-verbaux rédigés, entre fin mars et fin avril 1997, à l’apogée de la fureur. Sur une dizaine de procès-verbaux pour sorcellerie, sept sont liés directement à une affaire de réduction de sexe. Fait étrange, on ne trouve nulle part trace du moindre Haoussa, les plaignants comme les accusés sont tous de bons Maliens. Pourtant le bilan est féroce : un mort et une dizaine de blessés. Pour un seul commissariat.

« Au tout début, on y croyait tous », concède Daba Djiré le procureur de la République auprès duquel sont déférés les prévenus du troisième arrondissement. « Les magistrats ne se sont pas donné la peine de faire vérifier les faits par un médecin. La mentalité était plus forte que la loi et, je vous assure, les magistrats eux-mêmes ne sont pas à l’abri de la croyance ambiante. Puis, au fil du temps, on a commencé à faire très attention car cela devenait très difficile à poursuivre, à instruire et à juger. » Un casse-tête terrible pour Dioufet son adjoint Maïga :

« Cette histoire n’est pas réelle, elle est dans la tête des gens, elle ne peut se prêter à vérification. Vous mettez le plaignant dans un coin et lui demandez de se dévêtir, il le fait en vous disant qu’il a recouvré sa virilité ! Et puis, un sexe dont vous n’avez pas vu la taille au départ... vous ne maîtrisez rien. » Forts de leur impunité, les justiciers populaires profitent de la panique pour gangrener la ville, sous la protection de la foule. Chaque opération pour tirer un suspect des griffes des lyncheurs se transforme en commando-suicide. Les policiers sont désormais pris à partie, lapidés et parfois blessés par des hordes armées de pierres et de bâtons qui poursuivent les paniers à salade jusque sur les marches des commissariats. Celui du troisième est assiégé, transformé en Fort Alamo.

Pour sortir de l’imbroglio et calmer les émeutes, flics et magistrats adoptent alors une position commune : « De la police à la Cour Suprême, on s’est dit que notre travail était vain », commente le procureur, « nous avons commencé à abandonner les poursuites. Partant du principe que l’accusation de sorcellerie engendre des agressions, nous avons donné priorité à la répression de ces agressions. En cherchant à établir les actes de vengeance ou de vol sur le suspect ». Seront donc déférés et poursuivis ceux qui auront causé des blessures, provoqué des morts. Condamnations pour meurtre, coups et blessures, incitation à la violence et trouble de l’ordre public. Aussitôt la rumeur va s’éteindre et quitter Bamako. Et la vindicte populaire, toujours insatiable, devra trouver de nouvelles cibles. Gare à ceux qui s’en prennent à la modernité. Haro sur les multiplicateurs de dollars, les voleurs de pompes de piscine ! A mort les kidnappeurs d’antennes TV5 !

Les immeubles de Broadway, Quinzambougou 

Les immeubles de Broadway, Quinzambougou 

Samedi 1er novembre, 14 h. Point G. Faculté de médecine

En ce début de week-end, enfin sec et ensoleillé, je traverse un centre-ville, déserté, baigné d’une lumière blanche éblouissante. Direction : le Point G, perché sur les fraîches collines de Koulouba. A un carrefour, où j’étais passé au moins cent fois sans le remarquer, j’enregistre un slogan vengeur bombé dans un sabir intégriste : « Allahou Akbar, dis non aux films pornos ! »

Puis, à cent mètres de là, coup sur coup, comme par magie, deux affiches de cinéma torrides : Humidités secrètes pour mouilleuses perverses, au Club, et Les Culbuteuses, en matinée, au Soudan. Après une semaine passée à poursuivre l’ombre des rétrécisseurs, je ne pense plus qu’à ça ! Me voici transformé en obsédé sexuel. Pour preuve, quelques instants plus tard, je pile en voyant un fondamentalisme sortir d’un vidéoclub, barbu en turban, planquant, un regard inquiet à gauche et à droite, un lot de cassettes sous le boubou immaculé. Je suis pris d’un fou rire en me remémorant la discussion de la veille avec les journalistes de L’inspecteur. De mon étonnement quand ils parlèrent du « karaté whaabiste ». Une expression qui désigne le double langage de certains traditionalistes, quand au sortir du prêche, ils se précipitent dans les vidéoclubs, et camouflent, pour passer la caisse, des cassettes pornographiques emballées sous des couvertures de karaté ou de western!

La révélation vint ! Fatigué d’arpenter la ville jour et nuit à la recherche d’interprétations, je me demandais tout à trac si la rumeur ne disait pas que ce qu’elle avait à dire, n’avouait pas autre chose que la réalité. En évoquant une mythique réduction de sexe, ne faisait-elle pas tout simplement référence à la castration ? Non pas d’une énième métaphore du pouvoir et de la puissance, mais l’aveu de la difficile relation entre les hommes et les femmes dans des sociétés traditionnelles confrontées à l’implacable modernité.

« Sur les marchés on vend d’énormes quantités d’aphrodisiaques, non pour améliorer les performances sexuelles, mais pour pallier les disfonctionnements... Comme disait Napoléon, l’homme place sa fierté là où il est le plus fragile ! » Dans le petit bureau, situé dans l’enceinte même de l’École de médecine où il est professeur, l’anthropologue Yannick Jaffré est un peu agacé par mes questions. Il gamberge et mesure ses mots : « Ce n’est pas pour rien que le Haoussa a été pris pour cible, il est le spécialiste incontesté de la fabrication des aphrodisiaques. Or, dans la société haoussa, la puissante caste des bouchers mêle la préparation de la viande à son corollaire, l’hyper-sexualité. “Les maîtres des sauces” sont en effet les génies de l’étrange gastronomie à fin sexuelle... »

Pour Jaffré, le concept de sexualité est bien fragile au Mali car il se cogne à trop de normes sociales contradictoires : les interdits de l’islam — femmes d’un côté, hommes de l’autre —, ceux de la santé publique avec le mal du sida, et le thème mêlé de l’influence conjuguée des films hindous et des films pornographiques. « Le cinéma hindou est construit sur la naissance des sentiments — je t’aime, tu m’aimes, nous sommes séparés, c’est  sans cesse l’histoire recommencée de Roméo et Juliette. En fait, ce cinéma avance l’apprentissage du sentiment amoureux. En revanche, les films pornos sont vus comme des cours d’éducation sexuelle et érotique. Or l’art érotique africain noir n’existe pas. Le rapport sexuel en milieu rural, c’est boum-boum. Un échange rapide, furtif, qui n’est médiatisé par aucun code amoureux, comme la pratique des caresses... Une seule exigence : le mec bande, la femme mouille, c’est bien la preuve de sa disponibilité. Une histoire sans parole. Or, avec la démocratisation de la société, on assiste à la naissance d’une parole des femmes autonome. » Jaffré sait de quoi il parle, car il est lui-même marié à une intellectuelle africaine. « Dès qu’une femme parle, l’angoisse de l’homme naît. Il craint pour son sexe. Cette angoisse masculine est justement le dernier frein de la démocratisation sociale. Rappelons-nous mai 68, quand les femmes prirent la parole ! »

Cette impressionnante rumeur des castrateurs magiques manifeste donc la transformation profonde des rapports de sexes. La difficile naissance du discours amoureux en Afrique. L’anthropologue militant poursuit : « Il faudrait dire : Africains battez-vous pour que votre sexe diminue ! Garder son sexe en érection, ou accepter la douleur de la mutation. La glorification virile du sexe en érection, c’est la victoire de l’islamisme intégriste. Ah ça, pour bander, ils bandent les islamistes. Observons l’Algérie : “Je suis viril parce que je te coupe le cou.” Les Africains ont à choisir entre la parade phallique et l’acceptation symbolique d’une castration qui risque d’être douloureuse ici. »

L’avenir est en jeu car on n’accède pas à la liberté sans passer par la castration. Si les Maliens acceptent cette réduction momentanée, s’ils acceptent l’idée qu’ils ont du sexe, ils pourront alors dire merci aux « rétrécisseurs ». Merci aux Haoussas, ces alchimistes qui ont porté le message par villes et savanes. Merci aux « vieux papas », gardiens des derniers sanctuaires de la sagesse africaine, ces bois sacrés de la forêt nigériane où les dieux font encore l’amour comme les hommes.

Épilogue

Dans les années 1970, sécheresses successives et désertification aidant, l’exode rural s’est intensifié vers les chômeuses et surpeuplées mégalopoles côtières. Dans toute l’Afrique, les cellules familiales éclatent, la crise est là, laminant le modèle villageois au profit d’un rêve de modernité urbaine, qui creuse les inégalités sociales et va vite virer au cauchemar. Les nouveaux citadins découvrent la violence et la peur. La délinquance se trans- forme en banditisme. En 1983, j’enquêtais à Douala sur le destin rocambolesque d’un « Robin des bois » urbain, un truand sans foi ni loi, dont les exploits, « magiques » et impunis, tenaient en haleine la population depuis près d’une année. Non seulement la rumeur affublait le coquin de pouvoirs sorciers — invisibilité, déplacement dans les airs, ubiquité — mais elle le parait de vertus vengeresses : il volait les riches, disait-on, pour  donner aux pauvres et, surtout, ridiculisait pour le plaisir de tous, les forces de l’ordre corrompues jusqu’à la moelle. Sa traque et sa mort violentes furent à l’origine d’une réforme totale de la police qui passa sous la tutelle de la gendarmerie nationale, sous contrôle du pouvoir central de Yaoundé.

La vie — et la mort — d’Essonno, car tel est son nom, résume à elle seule le dilemme dans lequel se débattait alors le « petit peuple » acculé à faire appel au pouvoir traditionnel, celui de l’Invisible, pour combattre les maux criants de la néo-modernité en marche, et remettre à leur place les élites devenues symboles de la corruption. Comme dans les pages d’Un homme en trois morceaux de Roger Dorsinville (1973) ou de L’Archer Bassari de Modibo Sounkalo Keita (1984), deux perles du roman policier social africain, initié en 1954 par la Ville cruelle de Mongo Beti.

Dans ce premier roman publié sous le pseudonyme d'Eza Boto, le lecteur découvrira, tracés avec une force qui s'accomplira exemplairement dans les œuvres postérieures, fort célèbres, de Mongo Béti, les drames d'une Afrique dominée, ceux qui opposent les humbles, les simples, les paysans, aux différents types d'exploiteurs du monde politique, économique et religieux.

Dans ce premier roman publié sous le pseudonyme d'Eza Boto, le lecteur découvrira, tracés avec une force qui s'accomplira exemplairement dans les œuvres postérieures, fort célèbres, de Mongo Béti, les drames d'une Afrique dominée, ceux qui opposent les humbles, les simples, les paysans, aux différents types d'exploiteurs du monde politique, économique et religieux.

Au début des années 1990, avec la dévaluation du CFA et la « démocratisation » de façade qui masque mal la faillite des États, l’écart entre riches et pauvres devient incommensurable. Prévarication et délinquance se propagent dans toute l’Afrique. C’est à ce moment que, dans le sillage de la vindicte populaire triomphante, la sorcellerie va pénétrer dans la cité et faire son lit à la périphérie des zones sinistrées. Dans les quartiers les plus pauvres, les plus surpeuplés comme les plus isolés, îlots oubliés par les plans d’urbanisme : absence d’eau courante, d’égout, pas ou peu d’électricité, voiries défoncées, habitats précaires... Des cocottes-minute dans les-
quelles se mêlent parias exclus du développement, chômeurs permanents qui survivent grâce à la récupération, la fouille des ordures ménagères et industrielles. Nouvelles populations «flottantes » de main-d’œuvre fragile, déracinée, composée essentiellement de nouveaux immigrés ruraux, attirés par les lumières de la ville et, le plus souvent, réduits en esclavage dans les ateliers de sous-traitance asservis aux groupes manufacturiers occidentaux.

Analphabétisme et familles nombreuses sont le commun de ces ghettos communautaires où les gens ne s’expriment souvent que dans leurs idiomes villageois d’origine, foule crédule qui attire comme des mouches escrocs et « marabouts », prophètes et délinquants de tout crin. Une masse de nouveaux « gueux » offerte en pâture aux bruits de toutes natures et condamnée à errer dans ces lieux propices à l’hystérie. Une hystérie collective qui naît de la peur virale causée par l’omniprésence de la violence dans ces périphéries géantes de villes-monde. Une peur panique généralisée, secrétée par la difficulté croissante de se forger une identité locale dans un monde de plus en plus global. Dans cette nouvelle guerre civile, « crime parfait » qui oppose désormais pauvres aux pauvres, les populations n’ont pas les clés pour comprendre d’où vient cette violence, ni pourquoi elles en sont victimes. C’est alors que naissent les rumeurs sorcières. Entre mythe et réalité, la sorcellerie symbolisant le comportement d’autodéfense culturel de ces sociétés civiles, puisant ses forces dans le local pour combattre l’attaque globale. Un comportement moderne face à cette nouvelle violence invisible qui, lorsqu’elle prend corps, devient toujours monstrueuse.

1997/2007. A l’image de l’Afrique, en une décennie, une vague de « rumeurs sorcières » plus folles les unes que les autres, soulève les quartiers défavorisés des mégapoles des pays du Sud, sur tous les continents. Pour Ashis Nandy, l’anthropologue indien spécialiste du post-colonialisme, inquiet des effets de la mondialisation sur les pratiques culturelles endogènes, la rumeur illustre la fragilité des liens sociaux que les contemporains entretiennent avec la culture traditionnelle à cause des transformations culturelles induites par la « modernité ». Elles puisent contenus et symboles dans les croyances locales, des archaïsmes ethnographiques aux confins de la magie et de la sorcellerie. Le tout, bricolé high-tech avec des symboles de la néo-
modernité ou des peurs millénaristes, déclenche de véritables psychoses amplifiées, globalisées par les surenchères médiatiques et le développement de l’Internet. Résultat ? De véritables chaos sociaux, des violences incontrôlables, les administrations, les États sont impuissants, devant l’irrationalité devenue modèle du désespoir. La peur de l’Autre devient le credo quotidien...

Dans les années 1960, l’Inde aussi fut touchée par la panique de « sorciers voleurs de pénis », et dans le sillage des « réducteurs de sexe » qui ont envahi toute l’Afrique de l’Ouest, en Inde du Nord, au printemps 2001, un « homme-singe » terrorise New-Delhi et des aliens attaquent les villages de l’État de l’Uttar Pradesh. La même année, accompagnant la montée du néo-indigénisme indien, chupacabras et pistacos — bien connus de Nathan Wachtel (1992) et d’Antoinette Molinié (2007) — ont commencé à sillonner le continent latino-américain, égorgeant les troupeaux sur leur passage avant de s’attaquer aux humains aux confins d’une Cordillère des Andes survolée régulièrement par des Ovnis. En 2001 toujours, les prétendus réducteurs font un tragique retour à Cotonou au Bénin, la minorité ibo est accusée de sorcellerie et plusieurs de ses membres sont lynchés durant un sanglant week-end de vindicte populaire meurtrière.

Fin 2003, en peine crise du Darfour, les voleurs de pénis fondent sur Khartoum, terrorisant une population musulmane qui a vite fait de choisir ses victimes expiatoires. La presse, elle, dénonce un complot sioniste ! Au même moment, octobre 2003, des vampires fondent sur Blantyre, au Malawi, réactualisant ainsi une vieille rumeur sorcière étudiée par l’anthropologue Luise White (2000) — longtemps en vogue dans le Kenya colonial.

Le Malawi est alors en proie à une redoutable famine et la rumeur s’en prend au gouvernement qu’elle accuse d’échanger des litres de sang des paysans à des ONG internationales, contre des tonnes de nourriture. Des milices d’autodéfense attaquent les permanences du parti au pouvoir, bastonnent des membres de congrégations religieuses et tuent une dizaine de supposés vampires. En 2004, c’est l’ouverture de la chasse aux zombies en Afrique du Sud, celle aux sorcières au Ghana et la banalisation de la traque mortelle des « enfants sorciers » à Kinshasa. 2006, les penis snatchers réapparaissent au Bénin et au Nigeria et, fin juin 2007, c’est un sergent que la foule accuse de vol de sexe dans la banlieue de Dakar, à Thiaroye. Il échappe in extremis au lynchage. La rumeur sorcière prend alors la route du Sud, direction la Casamance : le 18 novembre 2007, c’est un Sénégalais et un Guinéen qui ont été arrêtés à Ziguinchor suite aux plaintes de onze  hommes les accusant d’avoir usé de leurs pouvoirs magiques pour faire disparaître une partie de leurs attributs sexuels, nous apprend l’Agence France Presse, citant des sources policières. Lundi 11 décembre 2007, un professeur âgé de soixante-douze ans, retraité de l’Université des Sciences et de Technologie Kwame Nkrumah de Kumassi au Ghana, a été tiré de justesse par la police des griffes par une foule en colère menée par deux énergumènes âgés d’une trentaine d’années qui l’accusaient d’avoir rétréci leur sexe et avaient commencé à le lyncher. Emmenés au poste, les deux individus ont été soumis à un examen médical qui s’est avéré négatif, et inculpés de propagation de fausse nouvelle et d’incitation au meurtre.

Au moment où l’Europe, touchée de plein fouet par la théorie du complot et la peur de la guerre globale, est en proie à son tour à la terreur de l’Autre et aux épidémies d’hystérie collective cristallisées sur la pédophilie ou la violence antisémite, quel regard porter sur la réapparition et l’amplification insensée de ces rumeurs sorcières ?

Un virus est il en train de s’insinuer dans nos sociétés comme une forme moderne de ré-enchantement du monde annonçant l’avènement messianique d’un croquemitaine global ?

Jean-Jacques Mandel, journaliste indépendant.

Bamako, le légendaire Hôtel de l'amitié

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BIBLIOGRAPHIE

1954 Ville cruelle, Paris, Éditions africaines ; Lyon, Imprimerie Molière.

1973 Un homme en trois morceaux, Paris, Chistian Bourgois.

1984 L’Archer Bassari, Paris, Khartala.

2007 Les Néo-Indiens, Paris, Odile Jacob.

2007 L’ennemi intime : perte de soi et retour à soi sous le colonialisme, Paris,

1992 Dieux et vampires. Retour à Chipaya, Paris, Éditions du Seuil.

2000 Speaking with Vampires. Rumor and History in Colonial Africa, Berkeley-
Los Angeles-London, University ofCalifornia Press.

Misère de l’antiracisme institutionnel, par Olivier Le Cour Grandmaison

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La Maison des Épreuves, une version paradoxale des livres dont vous êtes le héros, par Lou Darsan

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